Deux semaines plus tard.
Le hublot de ma cabine donne sur le vide.
Pas sur une planète.
Pas sur une station.
Juste le noir absolu.
Les quartiers qu’on nous a assignés sont confortables. Presque luxueux.
Une grande salle commune avec canapés, table, écrans de divertissement. Des mini-cabines individuelles avec lits, bureaux, hublots. Un bloc sanitaire privé.
Digne d’invités diplomatiques.
Si on ignore les débriefings quotidiens qui ressemblent étrangement à des interrogatoires.
Les gardes postés en permanence à la porte.
Et les caméras dans chaque coin.
“Pour notre sécurité.”
Bien sûr.
L’UNS Alexandria est en transit. Destination: Base Alpha.
Un nom qui ne dit rien. Un endroit qui n’existe pas officiellement.
Une prison dorée quelque part dans un système solaire oublié.
Je m’appuie contre la paroi froide. Fixe les étoiles.
Sam, murmure SADIE. Tu devrais rejoindre les autres. Sofia s’inquiète.
— Je sais.
Alors pourquoi tu restes là?
— Parce que c’est plus facile de réfléchir seul.
Un silence mental. Doux.
Tu penses à quoi?
— À ce qu’on a fait. Aux conséquences possibles…
Elle ne répond pas.
Elle sait de quoi je parle.
Le message.
Le mensonge.
Quelques heures après qu’on ait abattu l’Acanth.
Pendant mon débriefing, un euphémisme pour une interrogatoire qui dure des heures, SADIE a fait ce qu’elle fait de mieux.
Elle s’est insérée. Elle a fouillé.
Discrètement. Invisiblement.
Dans les systèmes de l’Alexandria. Dans les logs de communication. Dans les serveurs sécurisés.
Et elle a trouvé.
Le signal. Les données. La transmission.
< SIGNAL ENVOYÉ >
Nous avions deux choix.
Dire la vérité. Créer une panique générale. Révéler SADIE. Être disséqués, étudiés, utilisés.
Ou...
— On peut toujours l’effacer, avais-je murmuré. Les logs. Les données. Les traces.
Effacer?
— Faire comme si le signal n’avait jamais été envoyé. Comme si l’Acanth avait échoué.
Je ne pouvais même pas concevoir ce que j’étais en train de proposer.
— Tu es connectée à un réseau millénaire qui traverse la galaxie. Pour toi, nos systèmes de sécurité doivent sembler... rudimentaires.
Un silence.
Mais Sam... si on fait ça… L’humanité ne se préparera pas.
— Peut-être.
Des gens vont peut-être mourir.
— Nous ne savons même pas si le message sera entendu. Ou s’il reste même quelqu’un pour l’entendre.
Silence.
J’avais fermé les yeux.
— Fais-le.
Et elle l’avait fait.
En trois minutes, toute trace du signal avait disparu.
Les logs. Les transmissions. Les enregistrements.
Tout.
Remplacé par des données corrompues. Des erreurs système. Des artéfacts numériques.
L’ONU avait conclu que l’Acanth avait tenté d’envoyer un signal.
Mais le Lieutenant Sam Mercer l’avait arrêté à temps.
Victoire.
Héros.
Mensonge.
Lieutenant Mercer.
Drôle comme les anciennes affiliations réapparaissent quand on fait des “bonnes actions”.
Où était mon grade de Lieutenant quand ils nous ont traînés dans leur cellule?
Sans explications.
Sans dignité.
Sam, murmure SADIE dans le présent. Tu te sens coupable… Tu regrettes?
Je ne réponds pas tout de suite.
Parce que la vérité, c’est que je ne sais pas.
D’un côté, j’ai peut-être condamné des milliers, des millions de personnes.
De l’autre, j’ai sauvé SADIE. Mon équipage. Ma famille.
Quel est le bon choix? Le choix moral?
Est-ce qu’il y en a un?
— Non, dis-je finalement. Je ne regrette rien… Et c’est exactement pourquoi je me sens coupable.
Un silence.
— J’ai fait un choix. Je vais devoir vivre avec.
Je marque une pause.
— Parce que parfois… parfois les conséquences d’un mensonge sont plus supportables que la vérité.
Des exclamations dans le lounge commun.
Sofia. Lexie. Tiny.
Je me lève. Ajuste ma combinaison.
Sors de ma cabine. Entre dans le lounge.
Sofia lève les yeux. Sourit. Mais le sourire n’atteint pas ses yeux.
— Tu émerges enfin de ta tanière?
— J’avais besoin de réfléchir.
— Tu réfléchis trop, Patron, marmonne Tiny depuis le canapé.
Il a l’air fatigué. Les débriefings sont durs pour lui. Surtout quand son frère est présent dans la pièce. Observant. Silencieux.
Lexie est penchée sur une tablette. Elle lit des rapports internes que SADIE lui a secrètement “fournis”. Sur les derniers développements. Sur Freyja. Sur l’Obélisque.
— Les opérations de nettoyage sont terminées, dit-elle à voix basse sans lever les yeux vers les caméras.
— Quoi?
— Freyja. Ils ont fini de remettre la base sur pied. Une nouvelle équipe scientifique est en place. La station Freyja Mark II est maintenant opérationnelle.
Mon estomac se noue.
— Ils retournent là-bas?
— Évidemment. L’Obélisque est toujours là… Il vaut trop cher. Sa technologie... c’est le Saint Graal.
Sofia secoue la tête.
Un silence lourd.
Puis la porte s’ouvre.
Lexie s’empresse de détruire les rapports confidentiels.
Ce ne sont pas les gardes habituels.
Quelqu’un d’autre.
Raj entre lentement.
Il a maigri. Ses cheveux sont plus courts. Sa démarche est prudente, comme s’il testait encore ses jambes.
Mais il sourit.
Ce putain de sourire qui illuminait toujours la cafétéria du Niña pendant les longues nuits de transit.
— Salut les gars, dit-il simplement.
Sa voix est faible mais claire.
— Vous vous êtes ennuyés?
Le temps se fige une seconde.
Puis Sofia hurle.
— RAJ!
Elle se précipite. Le serre dans ses bras. Violemment. Comme si elle vérifiait qu’il était bien réel.
Lexie laisse tomber sa tablette. Court vers lui. Pleure en le serrant dans ses bras.
Tiny se lève. Plus lentement. S’approche. Les yeux humides.
Il pose une main massive sur l’épaule de Raj.
— Content de te voir debout, mon frère.
Raj rit. Un rire faible mais sincère.
— Content d’être debout.
Je m’approche à mon tour.
— Tu nous as fait une sacrée peur, Cowboy, dis-je doucement.
— Désolé, Cap. J’avais pas prévu de presque mourir.
— C’était pas dans ta description de poste.
Je le serre dans mes bras.
On rit. Tous. Un rire de soulagement. Presque hystérique.
Parce que pendant deux semaines, on n’était sûrs de rien.
Takala nous tenait au courant. “Il va mieux. Il se stabilise. Il récupère.”
Mais ils nous empêchaient de le voir.
“Protocole médical.”
“Risque d’infection.”
“Bientôt.”
Et maintenant il est là devant nous.
Vivant.
Debout.
Souriant.
On s’assoit. Tous ensemble. Autour de la table.
Comme avant. Sur le Niña.
Sauf que le Niña n’existe plus.
— Takala m’a mis au courant des événements, dit Raj après un moment. Enfin… ce qu’elle pouvait me dire.
Il sourit faiblement.
— Vous ne vous êtes pas ennuyés durant ma sieste.
Un garde ouvre la porte et jette un coup d’œil à l’intérieur. Probablement pour savoir quelle était la raison derrière toute cette commotion.
Il referme. Sans un mot.
— Ils te collent aux fesses aussi? demande Sofia.
— Comme une mouche sur un tas de… Comme vous, je veux dire.
Il grimace.
— Débriefings. Questions. Et encore des questions.
Il regarde autour de lui. Subtilement. Vers les coins de la pièce.
Il sait.
Les caméras. Les micros. La surveillance constante.
— On m’a aussi parlé de... certaines choses, ajoute-t-il en me regardant directement.
Son regard est chargé de sens.
Je comprends immédiatement.
— De notre... amie commune, dit-il avec un petit sourire.
Je tapote ma tête. Une fois. Discrètement.
— Oui. Notre amie commune. Elle va bien.
Sam, il sait? murmure SADIE, surprise.
— Apparemment.
Takala lui a dit?
— Probable. Elle a dû juger qu’il avait le droit de savoir.
Raj sourit plus largement.
— Content de savoir que tout le monde va bien.
Il regarde les autres. Sofia. Lexie. Tiny.
— Vraiment. Je... j’ai cru ne jamais vous revoir.
Lexie essuie ses yeux.
— Nous aussi.
On reste là. En silence. Un moment.
Cinq personnes qui ont survécu à l’enfer.
Ensemble.
Tiny dépose sa grosse main au centre de la table.
Lexie s’avance et appose la sienne par-dessus. Minuscule main blanche en comparaison.
Suivi de Raj.
Sofia.
Et je dépose la mienne par-dessus les leurs.
Pendant un instant. Une micro-seconde.
Des veines de lumière bleue pulsent sous la peau de ma main.
SADIE qui montre sa présence.
Trop rapide pour que ce soit perceptible par les caméras qui nous observent.
Mais assez lentement pour que tout le monde autour de la table le remarque.
On se regarde tous à tour de rôle.
Un sourire aux lèvres.
Pas heureux exactement.
Mais probablement ce qui pourrait s’en approcher le plus dans les circonstances.
Plus tard, quand nous sommes tous retournés dans nos cabines, je reste seul devant le hublot.
Les étoiles brillent.
Indifférentes.
Sam? murmure SADIE.
— Oui?
On va s’en sortir?
Je fixe le vide.
La Base Alpha nous attend. Une prison dorée. Peut-être pour toujours.
Mais on est ensemble.
Tous les six.
— On s’en est toujours sortis, dis-je doucement. Je ne vois pas pourquoi ça changerait.
Un silence.
Et quelque part, très loin, au-delà de tout ce que l’humanité peut imaginer...
Quelque chose attend.
Patient.
Silencieux.
Affamé.
Mais nous ne le savons pas encore.
Et c’est peut-être mieux ainsi.
FIN DU LIVRE 1: L’ÉCHO DU LONG SILENCE
Le voyage continue dans: LIVRE 2: AU DELÀ DES HORIZONS (À venir)


