La confrontation est inévitable.
Je le sais.
SADIE le sait.
Eux aussi.
La salle du noyau vibre à peine, mais ce n’est pas un calme naturel. C’est une retenue. Une inspiration avant l’impact. Avant la tempête. Les capteurs saturent, les trajectoires se dessinent dans ma vision périphérique. Des lignes rouges. Des vecteurs d’attaque.
— Ils arrivent, dit SADIE, sa voix tendue.
— Formation compacte. Disciplinée.
Je hoche la tête. Mon cou craque.
— On ne peut pas éviter la confrontation.
— Alors on va choisir le terrain. Les forcer.
Je balaie la salle du regard. Les arches, les piliers, les zones d’ombre. L’architecture n’a pas été pensée pour la guerre… mais elle peut servir. Tout peut servir.
— SADIE.
— Verrouille les accès Est et Ouest à fond.
— Tout ce que tu peux concentrer, mets-le là. Toute la puissance.
Je marque une pause. Je calcule.
— Et la porte nord…
— Laisse-la respirer. Faiblis-la.
— Qu’ils sentent une faiblesse. Un point d’entrée.
Lexie fronce les sourcils. Inquiète.
— Tu veux vraiment qu’ils passent?
— Je veux qu’ils croient qu’ils peuvent.
— Ils vont concentrer leurs forces sur ce front-là. Tout sur un point.
— Si on doit encaisser une attaque, autant ne pas disperser notre puissance sur trois accès différents.
SADIE hésite une fraction de seconde. Calcule.
— Pression locale accrue.
— Risque de rupture élevé.
— C’est le but. On les canalise.
— Ajustement effectué.
— Porte nord à 61%. Vulnérable.
— Accès secondaires scellés. Impénétrables.
Le silence retombe. Lourd.
Puis le premier choc.
La porte nord encaisse un impact massif. Le métal hurle. Un deuxième. Un troisième. La structure gémit, métal et cristal mêlés dans un râle sourd. Un cri de mort.
— Contact visuel, dit Lexie, sa voix tremblante.
— Écorcheurs en tête. Dizaines.
— L’Acanth derrière. Il dirige.
— Positions! dis-je, ma voix claquant.
Tiny se place à gauche de l’arche, fusil gauss GR34 calé contre l’épaule. Solide. Je prends le centre. Point d’ancrage. Lexie et Takala se répartissent la droite, pistolets plasma levés, visages tendus mais concentrés. Prêtes.
— Feu à mon signal. Attendez mon ordre.
La porte cède partiellement. Le métal se tord.
Ils se ruent à l’intérieur. Une marée noire.
— Maintenant.
Les premiers tirs sont du plasma.
Des traits bleu-blanc fendent l’air, frappent les Écorcheurs de plein fouet. La chaleur les stoppe net, les plaques chitineuses éclatent, la chair grésille, les corps sont projetés en arrière. Fumants.
Puis viennent les gauss.
Le claquement sec des GR34 résonne dans la salle. Assourdissant. Les balles de tungstène accélérées magnétiquement transpercent ce que le plasma a fragilisé. Pas d’explosion. Pas de spectacle.
Juste des impacts nets.
Définitifs.
Mortels.
— Recharge! crie Takala, éjectant sa cellule vide.
Tiny avance d’un pas, couvre l’arche. Inébranlable. J’aligne, tire, recule, recharge. Mécanique. La ligne tient.
Pendant quelques secondes. Précieuses.
Puis elle plie.
Un Écorcheur surgit plus vite que prévu, glisse sous une rafale plasma, roule, se redresse déjà à portée. Trop près. Beaucoup trop.
Je n’ai pas le temps de viser. Pas l’angle.
Je frappe.
La crosse de mon fusil s’abat sur sa mâchoire. Sensation sèche. Os contre métal. Craquement. Il vacille. J’enchaîne avec un coup de genou dans le thorax. La créature hurle. Un cri perçant. Je termine d’un tir à bout portant. Le crâne explose.
Un autre passe. Bondit.
Tiny l’attrape en plein saut.
À mains nues. Sans arme.
Il le plaque au sol, écrase sa tête contre la pierre jusqu’à ce que quelque chose cède. Os. Chair. Il ne s’arrête pas. Il ne ralentit pas. Il continue jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de résistance.
— Ils percent! crie Lexie, sa voix montant dans les aigus.
— Tenez la ligne! dis-je. Ne reculez pas!
Deux Écorcheurs supplémentaires franchissent l’arche. Ensemble. Coordonnés. Takala vide une cellule plasma à bout portant. L’un s’effondre en flammes bleutées. L’autre continue malgré tout. Implacable.
Je le percute de l’épaule. Tout mon poids.
Nous roulons au sol. Enchevêtrés.
Griffes qui lacèrent.
Souffle brûlant sur mon visage.
Je bloque, frappe, frappe encore. Poing. Coude. Front.
Un coup de pied dans ses côtes.
Puis un autre. Plus fort.
Il cesse de bouger. Définitivement.
Je me relève en titubant. Ma vision est trouble.
L’Acanth est là, juste derrière la masse grouillante. Il ne se précipite pas. Il n’attaque pas. Il observe. Il enregistre. Ses yeux noirs fixés sur moi.
— Il apprend, dit SADIE, inquiète.
— Il étudie nos réponses.
— Alors on le saigne pendant qu’il calcule, dis-je, crachant du sang.
Nous repoussons encore. Désespérément.
Mètre par mètre.
Chargeur après chargeur.
Corps après corps.
Puis, soudain…
Ils reculent.
Pas de panique.
Pas de fuite.
Un retrait propre. Ordonné.
La porte nord se referme lentement. Inexorablement.
Silence.
Un vrai. Absolu.
Je garde mon fusil levé. Mes bras tremblent. Pas de peur. D’adrénaline. D’épuisement. Autour de moi, des corps calcinés, disloqués, fumants. L’odeur est écœurante.
— Bilan, dis-je, haletant.
— Brèche contenue, répond SADIE.
— Ressources défensives en baisse critique. Munitions limitées.
— L’ennemi a cessé l’assaut volontairement. Délibérément.
Lexie souffle. Se laisse tomber contre un pilier.
— On a gagné.
Je secoue la tête. Lentement.
— Non.
— On a passé l’examen. C’est tout.
SADIE marque une pause. Comprend.
— Cette attaque ne visait pas la victoire.
— Elle visait l’observation. La collecte de données.
— L’identification de nos réponses. De nos faiblesses.
Je regarde la porte nord. Elle tremble légèrement.
Toujours là.
Encore.
Pas pour longtemps.
— Alors la prochaine vague… dis-je doucement, ma voix rauque,
— …ne sera pas un test. Ce sera pour tuer.
La salle pulse autour de nous. Les colonnes vacillent.
Toujours désaccordée. Toujours mourante.
Et le silence qui suit est pire que le combat.
Bien pire.


