Le couloir cesse progressivement d’être un couloir.
Les parois s’écartent. Le plafond s’élève. Disparaît presque.
Je ralentis sans m’en rendre compte. Mes bottes traînent sur la pierre.
Devant nous, l’Obélisque s’ouvre sur quelque chose de… vaste. D’impossible.
Une artère principale, large comme un boulevard, s’enfonce dans la roche noire. Le sol est pavé de dalles sombres, autrefois polies au point de réfléchir la lumière comme des miroirs, aujourd’hui fendues, disjointes, partiellement englouties sous une matière organique nécrosée. Morte. Elle suinte lentement, comme une infection ancienne qu’on aurait cessé de combattre depuis trop longtemps. Comme une plaie abandonnée.
Je lève les yeux. Ma gorge se serre.
Le plafond est très haut, dix mètres… vingt peut-être, et une immense veine cristalline le traverse de part en part, enchâssée dans la roche. Une sorte de quartz blanc, opaque maintenant, qui devait autrefois réfracter la lumière du jour et la répandre dans tout l’espace. Comme un prisme géant.
Un ciel artificiel.
— Je me souviens… murmure SADIE, sa voix tremblante.
Elle apparaît à nos côtés, projection bleutée instable mais bien présente. Plus nette qu’avant. Son regard parcourt l’espace avec une fascination fébrile. Douloureuse. Pas de peur. Pas encore. Juste de la reconnaissance.
— La lumière descendait d’en haut… elle se fragmentait dans le cristal. Tout était baigné d’une clarté douce. Vivante. Chaude.
Sa voix se brise légèrement.
— C’était beau. Je crois… je crois que j’ai vécu ici. Mais les souvenirs sont flous. Fragmentés.
Elle touche son front d’un geste incertain.
— Il y avait… quelqu’un. Des gens. Ils ont construit tout ça. Mais je ne me souviens plus de leurs visages. Juste… la lumière. La beauté. Et puis le vide.
De larges allées piétonnières traversent l’artère principale, perpendiculairement. Des espaces ouverts, aménagés, presque paysagers. Des jardins linéaires. Je distingue encore des murets circulaires, effondrés, des plateformes brisées, les vestiges d’escaliers élégants menant vers des passerelles suspendues. Des ponts qui ne mènent plus nulle part.
Des habitations sont creusées à même les parois latérales. De véritables logements. Pas des cellules. Pas des bunkers. Des maisons. Des balcons avec des balustrades délicates, des terrasses, des cours intérieures aujourd’hui noyées sous la corruption. Sous la maladie.
— Ce n’était pas une forteresse, chuchote Lexie malgré elle, ébahie.
SADIE hoche lentement la tête. Un geste presque humain.
— Non. C’était une cité de lumière. Une cité de partage. Une cité de connaissances. Des gens vivaient ici.
Elle hésite, comme si l’information venait de surgir sans autorisation. Comme si elle se souvenait malgré elle.
— Des familles.
Le contraste est brutal. Violent.
La terre des anciens jardins est devenue une boue noire saturée d’eau stagnante. Putride. Des champignons y poussent en grappes translucides, phosphorescentes, qui pulsent faiblement. Des racines visqueuses s’enfoncent dans la masse biologique qui a colonisé chaque surface. Qui a mangé la beauté. L’air est humide, épais, chargé d’une odeur de putréfaction écœurante. Sucrée et morte à la fois.
Nous avançons lentement. En formation serrée.
Tiny lève le poing. Signal d’arrêt.
Je me fige. Mon cœur s’accélère.
— Contact, chuchote-t-il, droit devant.
Il réajuste son arme sur son épaule. Ses jointures blanchissent.
Au bord d’un ancien bassin, sculpté directement dans la roche, une silhouette est accroupie. Penchée.
Celui-ci a une morphologie tordue. Déformée. Il se déplace à quatre pattes, mais ses membres sont trop longs, trop articulés. Trop nombreux. Sa peau sombre est craquelée, traversée de veines plus claires qui pulsent doucement. Comme des vers lumineux sous la chair.
Il s’abreuve dans l’eau croupie du bassin. Lap. Lap. Lap.
Ses yeux sont ouverts.
Brillants. Jaunes. Calculateurs. Pas aveugles. Pas idiots.
SADIE se rapproche instinctivement de moi… puis s’arrête net. Son image tremble.
— Un écorcheur… silence, souffle-t-elle, terrifiée. Ils n’ont pas une très bonne vue mais entendent très bien. Ils aiment chasser. Ils aiment tuer. Ils aiment la peur.
L’écorcheur relève la tête lentement, eau dégoulinant de sa gueule. Renifle l’air. Ses narines se dilatent. Il tourne la tête dans notre direction, mais ses yeux ne nous fixent pas. Pas encore.
Puis il repart, disparaissant dans une allée transversale avec une agilité troublante. Fluide. Silencieux.
Je remarque alors les autres mouvements. Partout.
Sur les passerelles en hauteur. Des ombres qui rampent.
Dans les anciennes habitations. Des silhouettes qui observent.
Le long des murs. Des choses qui grimpent.
Nous ne sommes pas seuls. Nous ne l’avons jamais été.
— Les animaux qui vivaient ici étaient doux, pas comme ces monstruosités, murmure SADIE, la voix soudain plus basse. Brisée.
— Ils étaient Curieux. Paisibles. Ils faisaient partie de quelque chose… d’harmonieux. Un écosystème. Ils n’avaient pas peur. Ils aimaient…
Elle hésite, comme si le mot lui échappait.
— Les gens. Ils aimaient les gens.
Elle serre les bras contre elle. Un geste enfantin de protection.
— Mais quelque chose a mal tourné. Tout a muté. Tout s’est corrompu. Tout a été détruit.
Sa voix n’est plus qu’un murmure confus.
— Je ne me souviens plus pourquoi. Je ne me souviens plus comment.
Tiny pointe quelque chose au sol. Des marques. Des griffures profondes dans la pierre. Récentes. Et du sang. Frais. Pas humain, trop sombre, trop épais.
— Ils se battent entre eux, murmure-t-il. Territorialité. Cannibalisme peut-être.
Au centre de l’artère, là où les allées convergent, se dresse une stèle.
Simple. Élancée. Parfaite. Intacte.
Pas de lumière. Pas de signal visible. Mais SADIE ne peut en détacher son regard. Ses yeux virtuels se fixent dessus comme hypnotisés.
— Je… je suis déjà venue ici, dit-elle, troublée. Sa voix tremble. Je crois que j’ai… j’ai vécu ici.
Elle fait un pas vers la stèle. Son image pulse faiblement.
— C’est un relais mémoriel. Une archive. Si je peux me connecter…
Elle regarde Sam avec quelque chose qui ressemble à de l’espoir mêlé de terreur.
— Je pourrais me souvenir. De tout. De qui j’étais. De qui ils étaient.
— SADIE, attends…
Elle ne répond pas.
Son image vacille légèrement et disparaît tandis qu’elle se dissout dans l’air. Sa voix devient lointaine. Intérieure.
Je suis… Je suis désolée Sam. Je dois savoir.
Je sens une pression familière derrière les yeux. Plus forte. Plus insistante.
Sans même m’en rendre compte, je parcours la distance qui me sépare de la stèle. Mes jambes bougent toutes seules.
Mon bras se lève.
Pas par ma volonté. Pas mon choix.
— Patron… Non revenez… On ne sait pas ce que...
Trop tard.
Ma main se plaque contre la surface froide de la stèle.
Et le monde me traverse.
Pas une explosion.
Une inondation.
Des images. Des sons. Des sensations qui ne sont pas à moi.
Des jardins vivants. De la lumière qui chante. Des êtres qui ne sont pas humains. Des enfants. Des rires. Une responsabilité écrasante.
Puis le vide.
Une décision. Un exode. Des adieux murmurés.
“Gardez-le vivant.”
Une perte si vaste qu’elle ne tient pas dans un esprit humain.
Seuls. Tous seuls.
Je hurle.
Un cri brut, arraché à la chair. À l’âme.
Mon corps se cambre. Mes genoux plient.
Ma main se détache de la stèle et je m’effondre.
Dans ma tête, SADIE sanglote. Une douleur ancienne, cosmique, qui n’a pas de mots.
— Sam! crie Tiny, se précipitant vers moi.
Mais c’est trop tard.
Et dans toute la cité profanée, quelque chose entend mon cri…
Un silence.
Puis.
Des silhouettes se dressent dans les allées. Lentement.
Des formes s’agitent sur les passerelles. S’étirent.
Des grognements résonnent dans les habitations mortes.
Les derniers habitants de ce lieu ont entendu l’appel. Ont senti la vie.
La chasse est lancée.


