Le silence qui suit mon cri est pire que le cri lui-même.
Il ne dure qu’une seconde. Peut-être deux. Pas plus.
Puis la cité répond.
Pas avec des alarmes.
Pas avec de la lumière.
Avec du mouvement.
Un frottement sec, quelque part sur les passerelles au-dessus de nous. Un autre, plus loin, dans une allée piétonnière latérale. Des sons étouffés, organiques, comme des griffes raclant une matière trop molle pour être de la pierre. Comme des ongles sur de la chair. Des ombres se déplacent, trop rapides pour être accidentelles, trop coordonnées pour être le fruit du hasard. Délibérées.
Tiny me plaque immédiatement contre le sol, derrière un muret effondré dont la surface est poisseuse au toucher. Gluante.
— Silence Patron, souffle-t-il à mon oreille. Plus un son. Pas un souffle.
Je hoche la tête. Ma bouche brûle encore de l’intérieur, comme si j’avais hurlé des éclats de verre. Comme si ma gorge était râpée. Mon crâne bourdonne, saturé, comme si quelqu’un avait frappé une cloche à l’intérieur de ma boîte crânienne. Encore et encore.
SADIE? appelé-je mentalement.
Rien.
Pas même cette vibration ténue à la base de la nuque. Ni ce frisson électrique qui trahit habituellement sa présence. Rien qu’un vide.
Je la sens toujours… mais elle est ailleurs. Dispersée. Noyée. Engloutie dans quelque chose de trop vaste pour moi. Pour elle.
Un glapissement retentit. Bref. Aigu. Presque joyeux.
Puis un autre lui répond. Plus grave. Plus proche.
Les Écorcheurs.
Ils apparaissent d’abord par fragments. Une tête déformée qui dépasse d’une ancienne terrasse. Une silhouette qui traverse une passerelle à quatre pattes, souple, presque élégante, puis disparaît dans l’ombre. Des yeux jaunes s’allument une fraction de seconde, réfléchissant notre lumière, s’éteignent, puis se rallument ailleurs. Plus près.
Ils ne chargent pas.
Ils traquent.
— Ils nous flairent, murmure Takala, la voix étranglée. Terrorisée. Ils évaluent la situation. Ils analysent.
Et là, je comprends quelque chose de profondément dérangeant.
Ils ne viennent pas défendre la structure.
Ils viennent parce que quelque chose a crié.
Quelque chose de blessé.
Quelque chose de vulnérable.
Quelque chose qui sent la mémoire fraîche… et la peur. Quelque chose de vivant dans un endroit mort.
Tiny ajuste son arme sans la lever. Chaque geste est lent, mesuré, précis, comme s’il essayait de ne pas provoquer l’espace lui-même. De ne pas briser le fragile équilibre.
— Si on tire maintenant, on réveille toute la cité, dis-je à voix basse.
Tiny rabaisse tranquillement son arme.
— Si on ne bouge pas, ils vont nous cercler, répond Lexie, sans quitter les hauteurs des yeux. Sa respiration est rapide. Paniquée.
Je balaie l’artère du regard. Mes yeux cherchent. Une sortie. N’importe quoi.
Au-delà de la stèle, l’artère principale se prolonge… et au bout, presque dissimulée derrière des arches effondrées et des masses organiques pendantes qui suintent, une porte monumentale. Large. Élégante. Étonnamment intacte. Pas de corruption visible.
Une issue.
Un Écorcheur descend lentement d’une paroi latérale, utilisant griffes et membres avec une agilité obscène. Fluide. Il s’arrête au bord d’un bassin corrompu, se penche, boit un instant. Puis il relève la tête. Il regarde dans notre direction. Il analyse.
Pas comme une bête.
Comme un chasseur qui mémorise un terrain. Qui planifie.
Mais il ne nous voit pas. Pas encore.
— Déplacement lent, chuchoté-je. En colonne. Suivez-moi. Pas de tirs sauf ordre direct.
Je m’éloigne de la stèle avec précaution.
Mon corps tremble encore. Mes jambes sont molles.
Pas de peur.
De surcharge. D’overdose.
Des images continuent de remonter par vagues incontrôlées. Des silhouettes à la peau claire, lumineuses. Des jardins suspendus qui brillent. Des voix calmes, patientes, qui parlent une langue que je ne devrais pas comprendre. Un savoir partagé sans domination, sans urgence. Une civilisation qui croyait réellement avoir trouvé l’équilibre. Qui avait tort.
SADIE… a vécu ici.
Ou quelque part de terriblement similaire.
Un cri, plus proche. Beaucoup plus proche.
Cette fois, il est suivi d’un autre. Puis plusieurs. Une cascade.
Les Écorcheurs cessent de se cacher.
Ils convergent. Vers nous.
Ils ont flairé la trace. Identifié la proie.
— On y va, dis-je, ma voix montant malgré moi. Maintenant. COUREZ!
Nous quittons la stèle à la course, glissant entre les anciens jardins dévastés, éclaboussant l’eau croupie des bassins, sentant les regards jaunes nous suivre depuis les passerelles supérieures. Nous traquer. Nous évaluer.
Des cris éclatent. Partout. Des glapissements stridents, excités. Affamés.
Une bête bondit d’un balcon au-dessus de nous. Corps tordu en plein vol.
Tiny lui assène un coup de crosse en plein vol, un mouvement parfait. L’Écorcheur percute le sol avec un craquement osseux et roule en hurlant, mais se redresse presque aussitôt, trop rapide, trop résilient. Trop vivant. Il s’apprête à bondir à nouveau, articulations inversées se tendant.
Je le centre dans mon viseur.
THUMP.
Le projectile Gauss le frappe en plein thorax. Le corps s’effondre, inerte, projeté en arrière.
Et derrière nous, la cité profanée s’éveille pleinement.
Tout ce qui rampait dans l’ombre surgit à la lumière.
— COUREZ! hurle Tiny alors qu’il se retourne pour nous couvrir, plantant ses pieds.
THUMP – THUMP – THUMP.
Le bruit magnétique du GR-34 est assourdissant, résonnant dans toute la cité, couvrant les cris stridents des bêtes. Chaque impact transforme un monstre en vapeur rouge et éclats d’os, les repoussant avec une violence cinétique brutale. Des corps explosent.
Mais pour chaque Écorcheur qui tombe, trois autres surgissent, bondissant par-dessus les cadavres de leurs frères. Sans hésitation. Sans peur. Juste la faim.
Nous sprintons vers la porte. Mes poumons brûlent.
Je me retourne en courant, lâchant des tirs au jugé dans la masse grouillante pour couvrir la retraite de Tiny. La horde se rapproche.
— Ils sont trop nombreux! crie Lexie, sa voix à peine audible dans le chaos. Dans les détonations.
Nous percutons le mur du fond. Durement.
La porte.
Fermée. Scellée.
— La porte! hurle Tiny en rechargeant d’un geste sec, éjectant le chargeur vide. Patron, ouvrez la porte!
Je frappe le mur lisse. Des deux poings.
Rien. Pas de réponse. Pas de lumière.
— SADIE! Ouvre cette putain de porte!
Elle est là. Je la sens.
Mais elle est distraite. Absente.
Recroquevillée dans un coin de ma conscience, perdue dans un océan de souvenirs qu’elle ne sait pas encore trier. Noyée dans le passé.
— Lexie. À toi.
— Moi? Comment? Il n’y a pas de port d’accès! Je ne peux pas hacker un mur!
Je fourre mon pistolet plasma dans les mains tremblantes de Takala.
— Prenez ça. Vous pointez le bout qui brûle vers les monstres et vous appuyez. Simple.
Je me tourne vers Lexie. Ses yeux s’élargissent.
Je sais ce que je vais faire. Ce qu’il faut faire.
Et je sais que ça va la marquer. Que ça va lui faire du mal.
Je lui attrape l’avant-bras d’une poigne ferme. Presque violente.
— Je suis ton port d’accès.
Ses yeux s’élargissent. Terrifiés.
— Sam, non…
Je plaque ma main libre contre la porte froide et force le contact avec l’énergie résiduelle de SADIE. J’ouvre le canal. Je deviens le pont.
Un arc bleu jaillit. Électrique. Violent.
De moi. Vers elle.
Lexie hurle. Un cri pur.
Je vois ce qu’elle voit. Un code qui n’est pas un code. Un ouragan de géométrie et de couleurs impossibles qui s’abat sur un esprit humain non préparé. Des dimensions qui se plient. Des équations vivantes. Du chaos organisé.
— C’est trop! sanglote-t-elle, ses genoux pliant. Sam, c’est trop!
— Tu peux le faire! Trouve la faille! Trouve la porte!
Derrière nous, les Écorcheurs bondissent par-dessus les corps de leurs congénères. Une marée vivante. Tiny est à genoux, son arme surchauffée, la crosse fumante, fracassant des crânes à coups répétés. Takala tire maladroitement, manquant plus qu’elle ne touche.
— ILS ARRIVENT! rugit Tiny.
Lexie tremble violemment, mais s’accroche. Ses doigts crispés sur mon bras. Elle plonge dans le chaos. Elle saisit une faille et tire.
La porte s’ouvre en grand. Un souffle d’air froid nous frappe.
— Dedans! MAINTENANT!
Tiny et Takala plongent dans le sas. Je tire Lexie à l’intérieur par le bras.
Le couloir derrière nous est noir de monde. Une masse grouillante.
Je me retourne vers la porte. J’ai vu comment a fait Lexie. Je comprends.
Un Écorcheur bondit. En l’air. Directement sur moi. Gueule ouverte. Griffes tendues.
Je tombe à la renverse. Mon dos percute le sol.
MAINTENANT!
CLAC.
Pas de grincement hydraulique.
Une détonation.
Une guillotine.
Je suis étendu sur le dos, souffle coupé, couvert de sang qui n’est pas le mien. Chaud. Poisseux. La moitié avant de l’Écorcheur est écrasée contre mon torse, ses griffes encore tendues vers mon visage. L’autre moitié est restée de l’autre côté de la porte. Les entrailles pendantes.
La porte s’est refermée plus vite qu’un clignement d’œil. Plus rapidement que ma pensée.
Silence.
Assourdissant après le chaos.
Je repousse le cadavre mutilé avec un haut-le-cœur. Le poids mort glisse sur le côté. L’odeur me frappe… sucrée, écœurante.
Même la structure semble retenir son souffle. Attendre.
Nous sommes vivants.
Lexie tremble de tout son corps, se masse le bras. Des larmes coulent sur ses joues. Elle me regarde comme si j’étais devenu un monstre.
— Tu… tu m’as utilisée comme un processeur…
Sa voix se brise.
— Désolé, Lex. C’était la seule façon. Je suis désolé.
Elle ne répond pas. Se recroqueville contre le mur.
Sam…
La voix de SADIE revient. Faible. Désorientée. Coupable.
Pas absente.
Perdue.
Je ferme les yeux une seconde. J’inspire. J’expire.
— Bienvenue parmi nous, murmuré-je. Essaie de ne pas nous faire tuer pendant que tu fais du tourisme mémoriel la prochaine fois.
Elle ne répond pas.
Mais je sens sa honte. Profonde.
Et sa peur.
Elle a vu ce qu’elle était. Ce qu’elle a perdu.
Et maintenant, elle doit vivre avec.


