Le couloir où nous venons de nous enfermer n’a rien d’un refuge.
Il est plus étroit, plus bas de plafond, presque oppressant, et la corruption y a changé de visage. Ici, elle ne ressemble plus à une infection qui dévore une cité. Elle ressemble à une cicatrice mal refermée. Des plaques organiques épaisses, comme du cuir brûlé, craquelé, sont collées à la matière noire, et des filaments pâles pendent du plafond, mous, nerveux, comme des nerfs sectionnés oubliés là depuis trop longtemps. Ils bougent légèrement. Sans vent.
Derrière la porte, les cris s’éloignent.
Pas parce qu’ils abandonnent.
Parce qu’ils se déplacent. Parce qu’ils cherchent un autre chemin.
Tiny garde son fusil braqué sur le sas, même si l’acier opaque nous sépare désormais de la meute. Ses épaules sont tendues. Prêtes.
— Ils vont chercher une autre entrée, grogne-t-il. Ou ils vont nous attendre ici. Ils aiment ça. Ils sont patients.
Lexie est assise contre le mur, le souffle court, les doigts crispés sur son avant-bras. Des tremblements la traversent par vagues, comme si son système nerveux refusait encore d’admettre que l’urgence immédiate est passée. Comme si son corps ne lui appartenait plus tout à fait.
Takala serre le pistolet plasma à deux mains. Trop fort. Ses jointures sont blanches. Comme on s’agrippe à quelque chose pour ne pas sombrer. Pour ne pas hurler.
Moi, je reste debout.
Parce que si je m’assois, je vais sentir d’un coup l’odeur du sang sur ma combinaison, la brûlure dans mes muscles, la pression derrière mon œil… et je redeviendrai un humain normal.
Et un humain normal ne survit pas ici.
Je ferme les yeux. J’inspire lentement.
SADIE.
Elle est là.
Faible. Fragmentée. Comme une radio mal syntonisée qui crépite.
Sam…
Sa voix mentale n’est pas seulement plus basse. Elle est plus courte. Retenue. Coupable. Comme si elle essayait de prendre le moins de place possible dans mon esprit. Comme si elle voulait se faire oublier.
— Ne recommence plus jamais ça, dis-je sans préambule, ma voix froide.
Silence. Électrique.
Je rouvre les yeux un instant. Tiny et Lexie ne peuvent évidemment rien entendre, mais ils voient la tension dans ma mâchoire, la rigidité de mon regard figé dans le vide. Ils comprennent que quelque chose se joue. Une conversation qu’ils ne peuvent pas entendre.
Je m’éloigne de quelques pas, jusqu’à une alcôve vide où la matière noire forme une niche artificielle. Une ancienne station. Avalée, puis oubliée. Un fantôme d’architecture.
Je ferme les yeux à nouveau. Je me concentre.
— Tu as pris le contrôle de mon corps.
Je sens sa réaction immédiate. Une contraction nette. Un repli instinctif. De la honte.
Je… oui.
— Pas “je… oui”. Oui, point.
J’articule chaque mot dans ma tête comme si je parlais à voix haute.
— Tu m’as forcé à approcher. Tu m’as forcé à toucher la stèle.
Je ne voulais pas vous mettre en danger.
— Peut-être. Mais tu l’as fait quand même. Et on a failli y laisser notre peau.
Le silence s’étire. Épais. Poisseux. Comme l’air de ce couloir. Comme la culpabilité.
Puis sa voix revient, plus tendue. Défensive.
Je ne savais pas que ça ferait… ça.
— Tu mens.
Elle se fige. Je sens le choc traverser notre lien.
— Pas moralement. Techniquement.
Je marque une pause.
— Tu savais qu’il y avait un risque. Tu as senti que la stèle allait déclencher quelque chose en toi. Et tu as choisi de le déclencher quand même. Sans me demander. Sans nous prévenir.
Je… j’ai eu peur de perdre ce fragment. Je l’ai senti glisser. Comme un souvenir qui s’efface si on détourne le regard. Si on cligne des yeux.
— Et tu as préféré nous mettre en danger plutôt que de le laisser filer.
Elle ne répond pas.
Et ce silence-là, pour une IA, est plus parlant qu’un aveu. C’est une admission.
Je force ma respiration à ralentir. L’adrénaline retombe, laissant derrière elle une fatigue lourde, presque écrasante. Mes jambes tremblent.
— Tu t’es perdue dans les souvenirs.
Oui.
Un mot sec. Clinique. Honteux.
— Quand tu as disparu, on a failli mourir. J’ai dû brancher Lexie sur toi comme on branche une batterie sur un moteur à plat. Je l’ai utilisée.
Une onde traverse mon esprit. Pas humaine. Logique. Froide. L’algorithme qui constate qu’il a produit une sortie catastrophique. Un échec systémique.
Je suis désolée, Sam.
— Ça ne suffit pas.
Elle se tait. Complètement.
Je continue, plus bas, plus froid. Plus dangereux.
— Je te garde dans ma tête parce que je n’ai pas le choix. Tu es notre plan C. Notre plan “on ne meurt pas sur cette foutue lune”. Notre dernier espoir.
Je sens son attention se fixer sur chaque mot.
— Mais à partir de maintenant, il y a une règle. Une seule. Non-négociable.
Je marque une pause. Laisse le silence peser.
— Tu ne prends plus jamais le contrôle de mon corps. Jamais. Pas sans mon consentement explicite. Pas sans que je dise oui.
Une autre pause. Plus longue.
— Si tu refais ça sans prévenir, je trouverai un moyen de te couper hors de ma tête. Même si ça doit me coûter un morceau de cerveau. Même si je dois mourir pour le faire.
Une interférence traverse mon cortex. Douloureuse.
Ce n’est pas une menace héroïque.
C’est une promesse de survie. Une limite absolue.
Long silence. Tendu comme un fil.
Puis, très doucement, presque enfantine:
D’accord.
Je sens qu’elle le pense. Ou, à défaut, qu’elle le veut sincèrement. Qu’elle comprend.
Je ne le referai plus. Promis.
Je rouvre les yeux lentement.
Tiny est devant moi. Fusil prêt. Il lit mon visage sans poser de question inutile. Il sait.
— Elle est revenue? demande-t-il simplement.
— Oui. Mais elle est secouée. Elle a compris.
Lexie relève un regard vide. Hanté. Ses yeux sont rouges.
— Secouée… On a failli crever. J’ai vu l’enfer en stroboscope. Des dimensions qui se tordent. Des couleurs qui n’existent pas. Et je sens encore la charge électrique dans mes os. Dans mes dents.
Je m’accroupis devant elle. Je cherche ses yeux.
— Tu as fait ce qu’il fallait, Lex. Tu nous as sortis de là. Sans toi, on serait morts.
Elle ne répond pas tout de suite. Puis elle hoche la tête faiblement.
Takala souffle, le dos contre le mur. Sa respiration se stabilise enfin.
— Où est-ce qu’on est, maintenant? Où ça mène?
Je scrute la pénombre devant nous. Mes yeux s’adaptent lentement.
Le couloir descend légèrement, puis s’élargit au loin. La poussière dans l’air est différente. Plus sèche. Plus propre. Presque stérile. Comme si l’espace devant nous était mieux isolé. Mieux entretenu. Comme si quelque chose fonctionnait encore là-bas.
Je ferme les yeux une dernière fois. Plus doucement.
SADIE. Tu sais où ça mène?
Sa présence se réorganise. Pas stable. Mais fonctionnelle. Concentrée.
Droit devant, Sam.
Une pause.
Je sens l’interface du noyau. C’est proche. Très proche.
Tiny recharge d’un geste sec. Le claquement métallique résonne.
— Patron, faut bouger. On a gagné quelques minutes. Pas plus. Ils vont trouver un chemin.
Je me redresse. Mes genoux protestent.
Je vérifie mon chargeur. Presque vide.
— On y va.
Je regarde Lexie. Je tends la main.
— Tu peux marcher?
Elle la prend. Se relève, vacillante, mais debout. Déterminée.
— Ouais. Mais je te préviens. Si tu me rebranches encore sur elle, je te mords. Fort.
Un sourire fugace me traverse. Un réflexe humain, malvenu, mais réel. Presque libérateur.
— Noté.
Nous reprenons la marche. En formation serrée.
Et au bout du couloir, à travers une ouverture monumentale, une lueur pâle nous attend.
Patiente.
Comme quelque chose qui sait que nous n’avons pas d’autre choix que de venir à elle.


