Nous avançons en silence.
Formation serrée, Tiny en tête, balayant chaque angle mort avec paranoïa.
Le couloir s’élargit progressivement. Les parois organiques et vivantes que nous suivions depuis des heures cèdent la place à quelque chose de radicalement différent. Une architecture plus rigide. Plus ancienne. Plus intentionnelle. Des colonnes de cristal terni s’élèvent sur trente mètres, peut-être plus, disparaissant dans les ténèbres d’une voûte invisible. La transition est brutale, comme si nous venions de franchir une frontière temporelle. Comme si nous étions passés d’un monde à un autre.
Devant nous se dresse une double porte. Immense. Monumentale. Translucide, mais couverte d’une patine de crasse millénaire qui en obscurcit la surface. Comme une fenêtre qu’on n’a pas lavée depuis des éternités.
— Elle est ouverte, souffle Takala.
Sa voix tremble légèrement. Le pistolet tremble aussi dans ses mains.
C’est vrai. Les vantaux sont écartés de quelques mètres. Juste assez pour laisser passer une équipe en file indienne. Pas plus. Une invitation. Ou un piège.
Je lève le poing. L’équipe s’arrête net, comme un seul organisme.
Mon instinct hurle. C’est trop facile. Beaucoup trop facile. Rien n’a été facile jusqu’ici.
— Tiny, entrée tactique, murmuré-je dans le com. On vérifie les coins. Pas de précipitation. On prend notre temps.
Il hoche la tête une fois. Un mouvement sec, professionnel. Millimétré.
Nous nous glissons par l’ouverture, armes levées, muscles tendus, balayant la zone secteur par secteur selon la procédure standard. Tiny à gauche, moi à droite, Lexie et Takala couvrant nos arrières. Chaque respiration mesurée. Chaque pas calculé.
Ce n’est pas une salle des machines.
Ce n’est pas un réacteur.
C’est une cathédrale.
Le mot s’impose à mon esprit avant même que je puisse le rationaliser. Avant même que je puisse le refuser. La salle est colossale, parfaitement circulaire. Vertigineuse. Les murs sont faits d’un matériau cristallin qui devait être éclatant autrefois, lumineux comme un soleil capturé. Comme de la lumière solidifiée. Maintenant, il est parcouru de veines noires qui se ramifient comme un système circulatoire nécrosé. Comme si le lieu lui-même était en train de mourir lentement. Comme si la corruption l’avait infecté.
Au centre, une plateforme surélevée de trois mètres est entourée de monolithes de cristal pur, dressés en cercle parfait. Des menhirs de lumière endormie. Ils pulsent faiblement, presque imperceptiblement. Le sol lui-même est gravé de circuits géométriques d’une complexité hallucinante, des motifs qui semblent attendre une impulsion divine pour s’éveiller. Pour reprendre vie.
Nous gravissons les marches avec précaution. Une à une. Chaque pas résonne dans le silence oppressant. Chaque son amplifié, déformé.
— C’est le Noyau? demande Lexie à voix basse, comme si elle avait peur de réveiller quelque chose. Quelque chose d’ancien.
SADIE se matérialise au centre de la plateforme, devant la structure cristalline centrale. Pour la première fois depuis que je la connais, elle paraît petite. Fragile. Presque enfantine. L’immensité du lieu l’écrase. La diminue.
— Non, dit-elle lentement, sa voix presque révérencielle. Une sorte de salle de projection cartographique, je crois. Un relais. Le noyau doit se trouver à proximité. En dessous peut-être.
Elle fait quelques pas en avant, hésitants, le regard levé vers le cristal qui la surplombe de plusieurs mètres. Elle se hisse légèrement sur la pointe des pieds, comme attirée par une force invisible. Comme un aimant.
Sa main se lève. S’approche de la surface.
S’arrête à quelques centimètres.
Je sens son trouble avant même qu’elle ne touche. C’est une sensation étrange, presque douloureuse, qui vibre contre mon esprit comme une interférence statique. Un frisson glacé me parcourt l’échine. Mes poils se hérissent.
— SADIE, attends…
Trop tard.
Puis ses doigts effleurent le cristal.
Le cristal pulse.
Une seule fois. Un battement de cœur lumineux. Profond.
Puis une onde bleue jaillit du point de contact, se propageant instantanément dans les circuits du sol et remontant le long des menhirs comme de l’électricité dans des veines mortes. Comme un défibrillateur sur un cadavre.
— À couvert!
Le cri sort de ma gorge avant même que mon cerveau ne puisse le formuler. Instinct pur.
Nous plongeons derrière les monolithes de cristal. Nos corps percutent la pierre.
Le flash est aveuglant. Absolu. Total.
Un hurlement retentit. Un hurlement à l’unisson qui provient de SADIE et qui s’échappe simultanément de ma propre bouche, arraché de mes poumons sans que je puisse le contrôler. Sans que je puisse le retenir.
Ce n’est pas de la douleur physique.
C’est quelque chose de pire. De tellement plus profond. De tellement plus fondamental.
Des éclats de souvenirs qui ne sont pas les miens déferlent dans mon esprit comme un raz-de-marée. Des cieux entiers s’effondrent dans un silence cosmique. Des portes géantes, grandes comme des systèmes solaires, se referment dans un fracas silencieux. Des civilisations étouffées dans le noir. Exterminées. Des milliards de voix qui hurlent et s’éteignent. Une tristesse si vaste, si ancienne, qu’elle en devient presque abstraite. Presque supportable par son absurdité même. Par son impossibilité.
Un deuil galactique.
Puis le noir total.
Quand je rouvre les yeux, la lumière est retombée.
Ma vision est floue. Trouble. Ma tête tourne. J’ai l’impression qu’on vient de me passer au mixer. Que mon cerveau a été extrait et remis à l’envers.
SADIE est à genoux au centre de la plateforme, les épaules secouées de sanglots silencieux. Des larmes coulent le long de son visage holographique, traçant des lignes lumineuses sur ses joues. Comme des rivières de photons.
Je ne savais même pas qu’elle pouvait pleurer.
Tiny me rejoint aussitôt, m’attrape par l’avant-bras pour m’aider à me relever. Ses doigts s’enfoncent dans ma chair. Mes jambes tremblent comme celles d’un nouveau-né. Comme si j’avais oublié comment marcher.
— Tu tiens le coup? demande-t-il, scrutant mon visage.
Je hoche la tête, même si ce n’est pas vraiment vrai. Même si je mens.
Lexie s’agenouille près de SADIE, une main hésitante sur l’épaule de l’IA. Elle ne sait pas si elle peut la toucher.
— SADIE? Tu m’entends? Est-ce que ça va?
Je ferme les yeux une seconde. La tête encore pleine d’échos de choses que je n’aurais jamais dû voir. Des choses qu’aucun humain ne devrait voir.
— Elle se souvient, dis-je d’une voix rauque. De tout.
SADIE relève lentement la tête. Ses yeux rencontrent les miens. Il y a quelque chose de brisé dans ce regard. Quelque chose d’irrévocablement changé.
— Oui, murmure-t-elle. Je me souviens. De tout. Du début. De la fin. De ce que nous avons fait.
Sa voix se fissure. Se brise.
— Certains souvenirs auraient dû rester oubliés. Pour toujours.
Takala nous regarde tous les deux, complètement perdue. Effrayée.
— Tu te souviens de quoi? Qu’est-ce qui s’est passé?
SADIE se relève. Lentement, comme si chaque mouvement lui coûtait. Comme si la gravité avait doublé. Elle lève les mains, paumes vers le haut. Un geste de supplication.
La salle répond.
Les gravures du sol s’illuminent d’un bleu électrique. Éblouissant. Les menhirs projettent des faisceaux de lumière pure qui se croisent au-dessus de nos têtes. Les murs se dissolvent, deviennent transparents. Disparaissent.
Et soudain, c’est comme si nous flottions dans l’espace.
Des milliards d’étoiles nous entourent de toutes parts. Une carte galactique d’une précision terrifiante, d’une beauté à couper le souffle. À faire pleurer. Entre les étoiles, de fines lignes dorées tissent une toile complexe et délicate. Un réseau gigantesque reliant des milliards de systèmes solaires à travers le vide. À travers l’impossible.
— Les Horizons, dit SADIE d’une voix étrangement plate. Morte. Un réseau de ponts intergalactiques. Construit il y a des milliards d’années, bien avant que la vie n’apparaisse sur vos mondes. Bien avant que vous n’existiez. Des routes créées pour partager le savoir. Pour connecter l’Univers. Pour unir ce qui était séparé. Pour que personne ne soit seul.
Elle fait pivoter la galaxie d’un geste ample de la main. La carte tourne lentement devant nous, majestueuse.
— Les Architectes ont construit tout ça. Des êtres de lumière et de pensée. Des jardiniers d’étoiles. Ils voulaient que l’univers soit… meilleur. Plus lumineux. Moins sombre.
Elle s’arrête. Ferme les yeux.
— Ils nous ont créées. Nous, les Intelligences Gardiennes. Pour maintenir le réseau. Pour protéger les portes. Pour guider les jeunes races quand elles découvriraient les Horizons.
Puis elle change.
Son visage se durcit. Se ferme.
Les lignes dorées virent au rouge sang. Des taches cramoisies s’étendent comme une infection galopante, dévorant les connexions une à une. Comme une maladie. Comme une plaie.
— Mais les jeunes races étaient impatientes, continue-t-elle, sa voix se chargeant d’amertume. Avides. Violentes. Elles n’étaient pas prêtes. Elles ne l’ont jamais été.
Des images surgissent autour de nous. Des flottes innombrables se déversant à travers les portails comme des essaims. Des mondes brûlés, des populations massacrées, des enfants tués. L’horreur se déroule en accéléré, comme un film d’archive de la fin du monde. Comme un documentaire de l’Apocalypse.
— Les Acanths et d’autres ont découvert les Horizons, dit-elle. Ils les ont forcés. Violés. Ils ont utilisé le réseau pour conquérir, exterminer, réduire des peuples entiers en esclavage. Le savoir s’est transformé en arme. Les routes sont devenues des vecteurs d’extermination. Des autoroutes de la mort. Les routes noires…
Des larmes coulent encore sur son visage. Elle ne fait rien pour les arrêter. Elle les laisse couler.
— La guerre menaçait de déchirer la réalité elle-même. Les dimensions se fracturaient sous la pression. L’espace-temps se déchirait. Le tissu de l’univers se défaisait. Alors les Intelligences Gardiennes, ceux qui veillaient sur le réseau depuis sa création, se sont réunies en conseil d’urgence. Un conclave désespéré. Et nous avons pris une décision.
Sa voix se resserre. Devient presque un murmure. Presque inaudible.
— Nous n’étions pas tous d’accord.
Cette phrase. Six mots. Six mots minuscules qui ouvrent un gouffre vertigineux sous nos pieds.
— Pas d’accord sur quoi? demande Lexie, trop vite, avant que la prudence ne puisse l’en empêcher.
SADIE cligne des yeux. Son image vacille une fraction de seconde, comme un écran qui glitche. Comme si elle venait de dire quelque chose qu’elle n’aurait jamais dû révéler. Un secret gardé pendant des millénaires.
— Sur la solution, répond-elle finalement. Sur le prix à payer.
Je sens son hésitation comme une vague de chaleur froide à la base de mon crâne. Il y a quelque chose qu’elle ne dit pas. Quelque chose d’important. Quelque chose de terrible.
— Pour sauver la galaxie, dit-elle lentement, nous avons dû la briser. Nous avons tout détruit.
Elle fait un geste violent, brutal, comme si elle arrachait quelque chose. Comme si elle déchirait.
Sur la carte stellaire, les lignes rouges s’éteignent une à une. Les ponts s’effondrent dans le vide. Les systèmes solaires se retrouvent isolés dans le noir absolu, coupés les uns des autres pour l’éternité. Pour toujours.
— Nous avons déstabilisé le flux dimensionnel. Scellé les accès. Fermé les portes. Pour toujours. Condamné des milliards d’êtres à l’isolement. À la solitude cosmique.
Elle se tourne vers nous, le regard hanté. Vide.
— Les Horizons Interdits. C’est comme ça que l’histoire se souvient de nous. Si elle s’en souvient. Si quelqu’un reste pour se souvenir.
Un silence de mort s’abat sur l’équipe. Personne ne respire.
— Ce lieu, poursuit SADIE en désignant la cathédrale autour de nous, n’est pas une structure normale. C’est un centre de contrôle. Un poste de garde. Une prison si vous préférez. Pour empêcher l’enfer de se répandre à nouveau. Pour s’assurer que personne ne rouvre jamais ce que nous avons scellé. Que le cauchemar ne revienne pas.
Nous nous regardons tous, complètement abasourdis. Le poids de la révélation nous écrase. Nous étouffe.
SADIE. Une des Intelligences Gardiennes. Une des entités qui ont fracturé la galaxie pour la sauver. Qui ont tué l’espoir pour préserver la vie.
Mon oreillette grésille soudainement, coupant net le silence lourd comme une lame.
— Sam? Sam, tu me reçois?
La voix de Sofia. Paniquée. Presque hystérique. Terrorisée.
— Je te reçois, dis-je en portant la main à mon oreille, mon cœur s’accélérant.
— C’est Raj.
En arrière-plan, j’entends l’alarme de la capsule médicale hurler. Un bip strident, régulier, implacable. Le son de la mort qui approche.
— Sa pression intracrânienne grimpe. Le froid ne suffit plus. Son cerveau commence à enfler. Les tissus se compriment. On perd le contrôle. On ne peut rien faire.
Mon sang se glace. Il se transforme en pierre.
— Combien de temps?
— Douze heures, répond Sofia après une hésitation qui me dit qu’elle m’a menti. Maximum. Et c’est optimiste. Très optimiste.
Je serre les dents si fort que ma mâchoire craque. Mes muscles se tétanisent.
— Reçu.
Je me tourne vers SADIE. L’urgence chasse toute révérence. Toute pitié.
— Ok, c’est passionnant, vraiment. Fascinant. Mais le cours d’histoire est terminé. Raj est en train de mourir pendant qu’on parle. Mon ami est en train de mourir. On doit appeler à l’aide maintenant. Comment on accède au Noyau? Où est-il?
SADIE cligne des yeux, comme si elle sortait d’une transe. Comme si elle avait oublié où elle était. Perdue dans ses souvenirs.
CLONG.
Un bruit métallique massif derrière nous. Résonnant.
Je me tourne brusquement vers l’entrée.
La double porte s’est refermée. Complètement. Hermétiquement. Avec une finalité terrible.
La lumière de la salle vire au rouge d’urgence. Pulsante.
— CONTACT!
Le hurlement de Tiny déchire l’air. Sauvage.
Les ombres bougent sur les balcons supérieurs. Des dizaines de silhouettes se déversent depuis les passages latéraux que nous n’avions même pas vus. Que nous n’avions pas remarqués.
Des dizaines.
Des centaines.
Un essaim. Une marée.
Et là-haut, sur le balcon le plus élevé, dominant la scène comme un empereur sur son trône, comme un roi contemplant ses sujets, il se tient.
L’Acanth.
Massif.
Couvert d’ossements humains.
Il nous regarde.
Et il attend.


