On tombe.
Pas longtemps.
Mais assez pour que le monde perde toute cohérence. Toute logique.
L’impact est brutal, désordonné. Sans grâce. Des corps qui roulent, qui glissent sur une surface trop lisse. Comme du verre noir. Je frappe le sol de l’épaule, l’air m’est arraché des poumons. Violemment. Mon fusil m’échappe une fraction de seconde. Je le récupère avant même d’y penser. Instinct de survie.
— Debout, craché-je, ma voix rauque. Debout, maintenant.
Tiny est déjà sur ses pieds. Pas élégant. Fonctionnel. Efficace. Il attrape Takala pour la relever, ses mains massives sous ses aisselles. Elle tente un pas, grimace aussitôt. Douleur aiguë.
— Cheville, souffle-t-elle, le visage déformé. Je crois que…
Pas le temps. Pas de luxe.
Tiny la cale contre lui, passe son bras autour de sa taille. La soulève à moitié.
— Tu cours avec moi.
— Je ne peux pas…
— Tu peux.
Il l’entraîne dans l’élan. Sans douceur. Sans choix.
Les tunnels se replient, s’allongent, changent de gravité sans prévenir. Le haut devient le bas. Le souffle brûle. Les jambes hurlent. Les muscles protestent. On court comme on fuit une meute, pas pour gagner, juste pour ne pas être rattrapés. Juste pour survivre cinq secondes de plus.
— À droite, dit SADIE dans mon esprit. Maintenant.
On s’élance. Obéit sans questionner.
Le couloir se divise en trois embranchements. Des choix. Je sens la meute derrière nous sans la voir. Grattements. Respirations sifflantes. Je me retourne en courant, ajuste mon arme, tire.
Rafale courte.
Contrôlée.
Les tirs éclairent le tunnel d’éclats blancs. Stroboscopiques. Quelque chose crie derrière nous. Un hurlement strident. Je pivote et me remets dans l’axe pour repartir. Mes bottes claquent sur la pierre.
— Continuez! hurlé-je.
L’Écorcheur attendait.
Immobile dans l’embranchement de gauche, collé à la paroi, parfaitement confondu avec l’architecture vivante. Camouflage parfait. Il bondit au moment exact où j’ai le dos tourné.
Trop près.
Beaucoup trop.
Lexie tire.
Son pistolet plasma crache un trait bleu-blanc qui traverse l’air comme un éclair muet. L’impact frappe l’Écorcheur à l’épaule. La chitine explose en fragments incandescents. La créature hurle, repoussée, mais pas arrêtée. Pas tuée.
Je l’aperçois du coin de l’œil.
L’Écorcheur se redresse déjà, l’épaule fumante, ses muscles se contractant pour un nouveau bond. Les griffes se tendent vers ma gorge. Vers ma carotide.
Je ne tire pas. Je n’ai pas le temps. Pas l’angle.
Je fais un pas de côté.
Juste assez.
Les griffes déchirent l’air là où je ne suis plus. Là où j’étais une fraction de seconde avant. Dans le même mouvement, fluide, j’abats la crosse de mon fusil sur le crâne de la bête. Le choc est sourd, brutal, résonne jusque dans mes os. Mes dents s’entrechoquent.
J’enchaîne immédiatement. Sans pause.
Un coup de pied sec, précis, dans la nuque.
Quelque chose craque. Os qui cèdent.
L’Écorcheur s’effondre, son corps pris de spasmes incontrôlés, ses membres battant le sol comme un insecte brisé. Comme une marionnette aux fils coupés.
— Courez! crié-je, ne regardant pas le corps qui se tord.
Personne ne s’arrête. Personne ne vérifie.
Tiny entraîne Takala sans ralentir. Elle grimace à chaque pas. Lexie recule en tirant, cadence sèche, chaque décharge plasma illuminant nos ombres distordues sur les parois. Nos silhouettes dansent.
Les cris résonnent encore dans les couloirs. D’autres approchent. Beaucoup d’autres.
— Encore trente mètres, dit SADIE, sa voix tendue. Ne ralentissez pas. Ne vous arrêtez pas.
Devant nous, une paroi commence à changer. À se fissurer. Des lignes de lumière apparaissent.
— Là! hurlé-je, pointant.
Lexie vide sa cellule en couvrant la retraite. Un rideau de lumière bleue force les poursuivants à hésiter. À reculer. On se jette vers l’ouverture.
Vers la lumière.
On bascule dans la fissure.
La paroi se referme derrière nous dans un bruit sourd. Définitif.
Et le silence tombe, brutal, sacré. Assourdissant après le chaos.


