La salle n’a rien de sacré.
Elle est vaste, oui. Impressionnante. Mais surtout fonctionnelle. Utilitaire.
Un espace conçu pour durer, pas pour inspirer. Pas pour émerveiller.
Le sol s’étend en cercles concentriques, lisse et sombre. Parfait. Tout autour, des dizaines de colonnes cristallines s’élèvent du plancher au plafond, alignées comme une forêt de monolithes. Comme des sentinelles. À l’intérieur de chacune, une lumière pulse lentement. Comme un cœur.
Mais les pulsations ne sont pas accordées.
Certaines colonnes brillent trop vite.
Trop fort.
Trop irrégulièrement.
D’autres ralentissent, hésitent, comme essoufflées.
Quelques-unes vacillent, comme si leur rythme se perdait. Comme si elles mouraient.
— Le réseau est instable, désaccordé, dit SADIE, sa voix teintée de tristesse. Fragmenté. Mourant.
Elle est déjà là.
Sous la forme qu’elle a toujours utilisée avec nous.
Une petite fille faite de lumière pâle, aux contours imparfaits, légèrement translucide. Pas un hologramme précis, plutôt une projection simplifiée. Une interface. Une représentation choisie. Délibérée.
Sa conscience, limitée par le hardware de mon implant neuronal, n’a jamais pu prendre une forme plus complexe. Elle n’en a jamais eu besoin.
Jusqu’à maintenant.
Au centre de la salle flotte le cœur de l’Obélisque.
Plus grand que les autres structures. Plus sombre. Plus imposant. Suspendu au-dessus d’un socle circulaire, traversé par un faisceau de lumière verticale qui semble percer le plafond et s’enfoncer sous le sol. Comme si la salle n’était qu’un point de passage dans quelque chose de beaucoup plus vaste. Beaucoup plus ancien.
Les portes derrière nous se scellent dans un grondement sourd. Définitif.
Tiny aide Takala à s’asseoir contre un pilier. Elle serre les dents en posant le pied au sol, la douleur évidente sur son visage. Lexie reste debout, arme levée, le regard fixé sur les accès latéraux. Vigilante.
— C’est ici, demande-t-elle, qu’on appelle à l’aide?
— Oui, répond SADIE.
Puis, après un léger délai. Une hésitation:
— En théorie.
Je m’avance. Plus je me rapproche de l’Obélisque, plus je sens une pression familière derrière les yeux. Pas une douleur. Une tension sourde. Persistante. Comme si quelque chose me reconnaissait… sans encore m’accepter. Comme si j’étais évalué.
Ce n’est pas nouveau.
Depuis le début de cette mission, j’ai cette sensation d’être observé par l’infrastructure elle-même.
Pas surveillé.
Évalué.
— L’antenne est intégrée à cette structure, explique SADIE. Elle fonctionne toujours. Elle n’a jamais cessé.
Un mince espoir s’allume dans ma poitrine. Fragile.
Je m’approche davantage et je joins ma main à celle de SADIE contre la surface noire. Froide.
La structure répond aussitôt.
Des veines de lumière bleutée s’illuminent sous la surface sombre, parcourant le monolithe comme un réseau circulatoire artificiel. Comme du sang qui coule. La pulsation est forte… mais désaccordée, à l’image du reste de la salle. Chaotique.
J’ai l’étrange certitude que la structure ne réagit pas à ma main.
Elle réagit à ce que je suis.
À ce que je suis devenu.
— Comment je fais? demandé-je, ma voix tendue.
— Étends ta conscience, répond SADIE doucement.
— Sens l’univers autour de nous. Les connexions.
— Projette ton message comme un cri dans la nuit.
Autour de nous, des flux de données apparaissent. Instables. Fragmentés. Brisés. Des schémas se forment, se déchirent, disparaissent avant d’être complets. Comme des fantômes.
SADIE observe. Analyse. Son visage se ferme.
Puis, presque instinctivement, elle retire sa main.
La lumière faiblit. Elle s’éteint presque.
— Le message n’arrivera pas.
Je sens quelque chose se refermer en moi.
Pas de la peur.
Une fatigue familière.
Celle qui surgit quand une dernière option s’effondre sans bruit. Quand l’espoir meurt.
— Pourquoi?
Elle partage sa perception. Je vois ce qu’elle voit.
Des couches de bruit. Des spirales d’interférences. Des signaux qui se désagrègent avant même de quitter la structure. Qui meurent avant de naître.
— L’Acanth utilise l’Obélisque comme source d’énergie, poursuit-elle, sa voix clinique. C’est de cette manière qu’il a pu prolonger la vie aussi longtemps.
— Il y a ancré sa technologie abiologique. Parasitaire.
— La corruption est profonde. Structurelle. Irréversible peut-être.
Elle lève la main vers le monolithe, sans le toucher. Sans oser.
— Tout ce que j’envoie est brouillé. Dissous. Absorbé.
— Crier dans ce réseau revient à hurler dans une tempête.
Un grondement sourd traverse les colonnes. L’une d’elles pulse à contretemps, puis s’éteint brièvement avant de reprendre une lueur irrégulière. Agonisante.
— Donc on est coupés, dis-je, ma gorge se serrant.
— Oui… mais pas complètement.
Le silence s’installe. Lourd.
Puis SADIE relève la tête. Ses yeux rencontrent les miens.
— Quand tu es là… quand nous sommes connectés tous les deux… je perçois autre chose. Une possibilité.
Elle observe l’Obélisque, immobile, comme si elle hésitait. Comme si elle avait peur.
— Reconnecte-toi, dit-elle enfin. Cette fois… on y reste.
Je n’hésite pas. Je repose ma main contre la surface froide.
SADIE fait de même. Nos mains se touchent presque.
Le contact est simultané. Maintenu.
La salle réagit violemment.
La lumière s’intensifie brutalement. Aveuglante. Les flux deviennent nets. Cristallins. Pendant une fraction de seconde, je vois une vision impossible.
Une onde de lumière qui jaillit de l’Obélisque.
Qui se propage dans la structure, brûlant tout sur son passage.
La corruption qui se désagrège. Qui fond.
Les interférences qui disparaissent. Effacées.
Les colonnes qui commencent presque à se synchroniser. À battre à l’unisson.
Pendant cette fraction de seconde, je comprends une chose avec une clarté terrifiante:
Ce n’est pas une arme.
C’est une correction.
Une remise à zéro du réel. Un reboot universel.
La vision s’effondre.
La lumière reflue comme une vague brisée.
Les colonnes perdent leur cohérence. Leurs pulsations retombent dans le chaos, désaccordées, erratiques. SADIE retire sa main et recule d’un pas, comme si la structure venait de la brûler.
— Voilà… murmure-t-elle, tremblante.
Sa voix n’a plus rien de triomphant. Juste de la résignation.
— Il existe une subroutine de maintenance, reprend SADIE.
— Un protocole ancien, enfoui au cœur du système. Oublié.
Je sens encore l’écho de la vision derrière mes yeux. Brûlant.
— Elle fonctionne comme un système immunitaire.
— Elle identifie la corruption.
— Puis elle la détruit. Entièrement. Sans exception.
Je n’hésite pas.
— Alors lance-la. Maintenant.
SADIE secoue lentement la tête. Tristement.
— Je ne peux pas.
Je la fixe, incrédule. Mon sang se glace.
— Qu’est-ce que tu veux dire, tu ne peux pas?
— Cette fonction est ancrée dans une couche supérieure de réalité, explique-t-elle.
— Une protection contre l’usage abusif. Contre les erreurs.
Une exclamation étouffée me fait tourner la tête.
— Une autre dimension, dit Takala, ses yeux brillants.
Ses yeux sont grands ouverts. Sa douleur semble s’être évaporée un instant, remplacée par une curiosité presque dangereuse. Scientifique.
— Un autre plan de contrôle, corrige SADIE.
— Comme une sorte de mode développeur. Une console cachée.
La pression derrière mes yeux revient. Plus insistante. Plus familière aussi.
— Et tu n’y as pas accès, dis-je, comprenant déjà.
— Non.
— Je n’ai pas de point d’ancrage vers cette dimension.
Elle me regarde. Intensément.
— Mais toi… oui.
Mon estomac se noue. Se tord.
J’aurais préféré une mauvaise nouvelle abstraite.
Une impossibilité technique.
Pas une solution qui porte mon nom. Qui exige mon sacrifice.
— Le cerveau humain est exceptionnel… Il contient une structure unique, poursuit-elle calmement.
— Une glande ancienne. Minuscule. Perdue au centre de la matière grise.
— Composée de micro-cristaux sensibles aux champs subtils de l’univers.
Je déglutis. Ma bouche est sèche.
— Chez vos ancêtres, elle permettait de percevoir ce que vous appeliez les esprits.
— Des visions.
— Des voix. Des présences.
— Des hallucinations, murmure Lexie, sceptique.
— Une interface brute, corrige SADIE doucement.
— Mal comprise. Réprimée.
Des souvenirs remontent sans prévenir. Sans permission.
Des récits de chamans que j’ai lus dans ma jeunesse.
Des visions consignées dans des carnets poussiéreux.
Des voix que la science moderne avait rangées du côté des mythes.
Parce qu’il était plus simple de ne pas y croire. Plus confortable.
— Tu veux dire que… mon cerveau pourrait te servir de pont.
— Oui.
— Une passerelle entre cette réalité… et la couche où se trouve la subroutine de maintenance.
Je sens déjà la réponse avant de poser la question. Je la redoute.
— Et toi, tu ne peux pas y accéder seule.
— Non. Jamais. Une protection.
Je ferme les yeux une seconde. J’inspire. J’expire.
— Alors quoi? Tu dois… t’ancrer en moi. Plus profondément.
SADIE acquiesce.
— Pour accéder au contrôle.
— Nettoyer la structure.
— Libérer l’antenne. Appeler à l’aide. Dis-je. Sauver Raj.
Elle marque une pause. Longue.
— Mais cela exige plus qu’un simple ancrage Sam.
— Une fusion. Complète.
Le mot résonne. Comme une sentence.
— Une fusion… Qu’est-ce que ça veut dire exactement? Et après?
— La fusion n’est pas une connexion temporaire.
— Ce n’est pas un lien que l’on ouvre et que l’on ferme à volonté.
Mon cœur bat trop vite. Trop fort.
— On ne revient pas en arrière sans détruire le substrat qui me maintient cohérente.
— Mon implant?
— L’implant, confirme-t-elle.
— Et l’hôte biologique.
Le mot me frappe de plein fouet. Comme un coup de poing.
Hôte.
Je ne suis pas une machine.
Je ne suis pas un support informatique.
Et pourtant, l’univers semble me répondre comme si je l’avais toujours été. Comme si j’avais été conçu pour ça.
— Moi, dis-je simplement.
— Oui. Toi… et moi.
Je regarde autour de moi.
Tiny est figé, mâchoire serrée. Ses poings se ferment. Lexie a baissé son arme sans même s’en rendre compte. Takala me fixe, le visage pâle. Horrifiée.
Personne ne parle. Personne n’ose.
Ma voix tremble malgré moi.
— Mais il doit exister un moyen de forcer une séparation. Après. Une fois qu’on a fini.
— Le processus détruirait nos deux consciences, dit-elle doucement.
Je sens le sol se dérober sous mes pieds.
Je dois lutter pour rester debout. Mes genoux tremblent.
— La fusion modifie la topologie de ma conscience, ajoute SADIE.
— Et la tienne. Nos deux esprits deviennent un.
— Une fois la passerelle ouverte, elle ne peut pas être refermée sans s’effondrer.
Un impact violent secoue l’une des portes.
Un cri strident résonne dans les conduits. Plus proche.
Je retire ma main de l’Obélisque. La lumière baisse aussitôt.
— Non… je… je ne peux pas, dis-je, ma voix se brisant.
Je secoue la tête. Violemment.
— On doit trouver un autre moyen. Il y a toujours un autre moyen.
La panique monte, brute, irrationnelle. Viscérale.
Mon cerveau bascule en mode survie, incapable d’embrasser une décision aussi définitive. Aussi finale.
SADIE acquiesce. Sans jugement.
Puis, plus doucement. Presque un murmure:
— Mais sans cette maintenance en profondeur… Personne ne recevra jamais notre appel.
— Et Rajesh…
Elle ne finit pas sa phrase. Elle n’a pas besoin.
Un nouveau choc fait vibrer la salle. Plus fort.
Le temps commence à manquer. À s’épuiser.


