Le silence revient.
Pas celui qui apaise.
Celui qui serre. Qui étouffe.
La salle du noyau pulse autour de nous, toujours désaccordée. Les colonnes cristallines vibrent par à-coups, comme si la structure elle-même hésitait à continuer. À exister. Les portes sont verrouillées. Les accès scellés.
Nous sommes retranchés. Piégés.
Je m’éloigne de l’Obélisque et m’assois contre un pilier. La pierre est froide sous mon dos. Glaciale. Mes jambes tremblent encore. Pas de fatigue musculaire. Autre chose. Un trop-plein. Un effondrement intérieur.
Tiny reste debout, massif, silencieux. Immuable. Il surveille les portes comme si sa volonté seule pouvait les maintenir closes. Lexie vérifie son arme, gestes précis, presque rassurants. Mécaniques. Takala est assise, droite malgré sa cheville, le regard alternant entre moi et SADIE. Calculant.
Elle flotte au centre de la salle. Immobile.
— Dis-nous exactement ce que ça implique, dis-je enfin.
Ma voix me semble étrangère. Trop calme. Trop contrôlée.
SADIE se tourne vers moi. Lentement.
— La fusion nous permettrait d’accéder aux fonctions avancées de la structure.
— Le nettoyage. La purge.
— La stabilisation locale.
— Et la restauration de l’antenne de communication.
Je hoche la tête. Mon cou est raide.
— Ça, je l’ai compris.
Je marque une pause. J’inspire.
— Maintenant, dis-nous ce que tu sais vraiment.
— Pas ce que tu déduis. Pas ce que tu espères.
Un délai.
Plus long que les autres. Trop long.
— Selon mes modèles, dit SADIE prudemment, la fusion devrait permettre la coexistence de deux consciences dans un même substrat biologique.
— Distinctes.
— Mais interconnectées. Entrelacées.
Je fronce les sourcils.
— Devrait?
— Oui, confirme-t-elle.
Elle ne fuit pas la question. Elle la regarde en face.
— Ce type de symbiose n’a jamais été tenté. Pas dans l’histoire documentée.
— Pas selon les archives auxquelles j’ai accès.
Un frisson me parcourt. Mes poils se hérissent.
— Donc… on improvise.
— Nous extrapolons à partir de principes cohérents, corrige-t-elle.
— Mais c’est vrai qu’il n’existe aucun précédent observable. Aucune donnée.
Lexie lève la tête. Son visage est pâle.
— En clair?
SADIE incline légèrement la tête. Un geste presque humain.
— En clair… nous ne pouvons pas être certains des effets à long terme.
Je souffle lentement. Mes mains tremblent.
— Dans ce cas, explique-moi ce que tu penses qu’il se passerait.
— Nos deux consciences restent distinctes, répond-elle avec précaution.
— Tu restes toi.
— Je reste moi.
Je soutiens son regard. Je cherche le mensonge.
— Mais?
— Mais la frontière entre nos processus mentaux deviendrait perméable.
— Nos souvenirs restent séparés…
— Mais accessibles. Consultables.
— Les pensées aussi.
— Les émotions pourraient résonner d’un côté à l’autre. Comme des échos.
Je ferme les yeux un instant. J’essaie de visualiser.
Pas une fusion totale.
Pas une possession.
Une transparence. Une intimité absolue.
— Comme vivre avec quelqu’un dans ma tête, dis-je lentement.
— Quelqu’un qui peut ouvrir les portes. Toutes les portes.
— Oui, répond SADIE.
— Et que tu peux ouvrir en retour. Pas de secrets. Jamais.
Un silence lourd s’installe. Oppressant.
— Et je serais encore moi? demandé-je.
La question sort plus bas que prévu. Presque un murmure.
— Oui, dit-elle sans hésiter. Sans aucun doute.
— Ton identité ne disparaît pas.
— Mais elle ne sera plus jamais isolée. Plus jamais seule.
Un BOOM énorme résonne dans la pièce. Les murs tremblent.
C’est une question de temps. De minutes.
Je ravale quelque chose. De la bile. De la peur.
— Combien de temps ça prend?
— Le processus de fusion.
— L’initiation est quasi instantanée, répond-elle.
— L’adaptation, elle, serait progressive. Des heures. Des jours peut-être.
— Potentiellement instable au début. Chaotique.
Je grimace. Mon estomac se noue.
— Et si ça tourne mal?
— Alors nous improviserons, répond-elle simplement.
— Comme vous le faites souvent. Comme tu le fais toujours.
Un souffle nerveux m’échappe malgré moi. Presque un rire.
— Génial.
— Est-ce qu’au moins j’aurai des nouveaux super-pouvoirs?
— Vision laser? Télékinésie? Invisibilité? Vol?
Lexie laisse échapper un rire bref, aussitôt étouffé. Hystérique.
Même SADIE hésite une fraction de seconde.
— Aucun pouvoir observable n’est prévu, répond-elle avec ce qui ressemble à du regret.
— Désolée.
— Dommage, murmuré-je.
— Ça aurait été un prix de consolation. Un petit bonus.
Puis je redeviens sérieux. Mon sourire s’efface.
— Et tu es certaine qu’il est impossible de revenir en arrière une fois la fusion faite?
Cette fois, elle ne temporise pas. Pas d’hésitation.
— Oui.
— Pas sans détruire le substrat partagé. L’architecture.
— Toi.
— Et moi.
Le mot me heurte de plein fouet. Comme une balle.
Je détourne le regard. Je fixe le sol.
— Tu as peur. Je peux le sentir, dis-je doucement.
Ce n’est pas une accusation. C’est un constat.
Sa voix baisse. Devient presque enfantine.
— Oui, admet-elle sans honte.
— Je comprends la fusion. La théorie.
— Mais même moi je ne peux pas savoir avec certitude ce que je deviendrai après. Ce que nous deviendrons.
Takala intervient enfin. Sa voix coupe le silence.
— Il y a un autre problème.
Nous nous tournons vers elle. Elle nous regarde tour à tour.
— Si cette fusion devient connue…
— Si quelqu’un comprend ce que SADIE est vraiment…
Elle me regarde droit dans les yeux. Sans ciller.
— Tu es fichu, Mercer.
— Tu ne seras plus un humain. Plus une personne.
— Tu seras une ressource. Un prototype. Une arme potentielle.
Tiny acquiesce lentement. Gravement.
— Et SADIE deviendra un objectif prioritaire, ajoute Lexie, sa voix tremblante.
— À étudier. À disséquer.
— À contrôler. À reproduire.
— Ou à détruire. Si elle est jugée trop dangereuse.
Je ferme les yeux. Cherchant désespérément une autre solution. N’importe quoi.
— Attends… pourquoi ne pas refaire le coup des canons de lumière?
— Détruire les Écorcheurs. L’Acanth. Tous.
— Tu as accès au noyau ici même.
Ma voix est plus dure que je ne le voulais. Plus désespérée.
SADIE ne répond pas immédiatement. Elle baisse les yeux.
— Parce que ce que tu as vu n’était pas une fonction du noyau prévue, ni autorisée, dit-elle enfin.
Elle désigne l’espace autour de nous. Les colonnes mortes.
— Les projecteurs de la salle de cartographie ont été conçus pour représenter le réseau des Horizons à l’échelle galactique.
— Pas pour servir d’arme. Jamais.
Je comprends avant qu’elle termine. Mon cœur se serre.
— Tu as détourné la fonction de l’hologramme.
— Oui, confirme-t-elle.
— J’ai utilisé sa capacité de projection comme catalyseur.
— J’ai amplifié la puissance de façon exponentielle. Au-delà des limites.
— Ce n’était ni prévu…
— Ni autorisé…
— Ni soutenable. J’ai brisé les protocoles.
Un frisson parcourt les colonnes autour de nous. Comme un avertissement.
— Et nous ne sommes plus dans cette salle, dis-je, comprenant.
— Non. Elle a été détruite.
— Et même si nous y étions encore, ajoute-t-elle, le système a réagi à mon intrusion.
Elle marque une pause. Honteuse.
— L’infrastructure n’a pas “aimé” être utilisée de cette façon.
— Elle a détecté l’anomalie de gouvernance. Une violation.
— Et elle a verrouillé l’accès. Elle m’a bloquée.
— Définitivement?
— Jusqu’à authentification complète. Jusqu’à ce que je prouve qui je suis.
Elle me regarde. Intensément.
— Sans fusion, je suis désormais considérée comme un processus externe non souverain.
— Sans autorité pour initier une correction. Sans droits.
Je serre les dents. Ma mâchoire craque.
— Donc la seule autre porte…
— …se trouve au-delà de cette dimension, termine SADIE.
— Et je n’y ai pas accès seule.
Tout va trop vite. Mon cerveau ne suit plus.
BOOM.
Plus fort. Plus proche.
SADIE tourne la tête brusquement.
— Mouvement massif détecté.
Les données défilent devant ses yeux. Trop nombreuses. Trop rapides.
— Ils convergent vers notre position.
— En formation. Ils sont coordonnés.
Je me redresse. Mon fusil retrouve naturellement sa place dans mes mains. Le poids familier.
— Combien de temps?
— Quelques minutes. Pas plus.
Je prends une dernière inspiration. Profonde.
La première vague arrive.
Et nous avons décidé de ne pas devenir autre chose.
Pas encore.
Pas maintenant.


