La porte nord s’effondre.
Cette fois, complètement. Définitivement.
La masse d’Écorcheurs se déverse dans la salle comme une marée noire. Comme un tsunami de chair et de griffes.
— Contact nord! crie Lexie, sa voix perçante.
On tire. Sans réfléchir.
Plasma d’abord. Traits bleus qui brûlent l’air, stoppent net la première ligne. Les fusils gauss prennent le relais. Le tungstène accéléré frappe avec une violence sourde, traverse, pulvérise. Des corps éclatent.
Ils tombent.
Ils avancent quand même. Sur les cadavres de leurs frères.
— Tenez! dis-je, ma voix rugissante.
— TENEZ!
On recule pas à pas. Centimètre par centimètre. La ligne se plie mais ne rompt pas. Pas encore. La salle vibre, saturée d’énergie. De mort.
Pendant quelques secondes, ça fonctionne. On les contient.
Puis…
BOOM.
La détonation vient de l’est. Inattendue.
La salle tremble. Les colonnes vacillent.
— Impact porte est! hurle Takala, horrifiée.
Je tourne la tête juste assez pour voir la paroi se fissurer. Se lézarder.
BOOM.
Ouest. Symétrique.
— Porte ouest aussi! crie SADIE, paniquée.
— Ils forcent les verrous simultanément! Coordonnés!
Le piège se referme. Nous sommes encerclés.
— Merde…
Je redistribue les tirs. Lexie pivote, couvre l’est. Takala couvre l’ouest, grimaçant de douleur. Tiny avance d’un pas pour reprendre l’angle nord. Seul.
C’est à ce moment-là que je le vois.
Un Écorcheur.
Blessé.
Boiteux.
Mais vivant. Affamé.
Il surgit de l’ombre, bas, rapide. Invisible jusqu’au dernier instant.
— TINY!
Trop tard.
La créature le percute dans le dos. Tiny s’écrase au sol. Le choc est brutal. L’Écorcheur s’accroche, mord. Enfonce ses crocs.
Un cri de douleur brut. Primale.
La cuisse droite de Tiny s’ouvre sous les crocs. Pas une morsure. Un arrachement. Chair déchirée. Muscle arraché.
Du sang éclabousse le sol noir. Une flaque se forme.
Lexie tire. Le plasma frappe l’Écorcheur de côté, l’arrache à sa proie. Il recule en hurlant, sa gueule encore pleine de chair, avant de redisparaître dans la masse.
Tiny essaie de se relever. Ses mains cherchent une prise.
Ses jambes tremblent. Refusent.
Il retombe. Lourdement.
— Putain…
Il halète, serre les dents. Sa main glisse dans le sang. Trop de sang.
Il essaie encore.
Échoue.
Alors il change de stratégie. Pragmatique jusqu’au bout.
Il se traîne jusqu’à un pilier, s’y adosse, s’assoit lourdement. Laisse une traînée rouge derrière lui.
Et recharge. Méthodiquement.
— Je tiens d’ici, grogne-t-il, sa voix rauque.
— Continuez. Battez-vous.
Sa voix est ferme.
Son corps, non. Il tremble.
Je n’insiste pas. Je ne peux pas.
Parce que je vois son regard.
Il sait. Il accepte.
Nous savons tous.
— Mercer, dit SADIE, urgente.
— Porte est à dix-huit pour cent. Critique.
— Porte ouest à dix-sept.
— Je ne pourrai pas empêcher une brèche simultanée. C’est impossible.
Les Écorcheurs hurlent derrière les parois fissurées. Affamés. Enragés.
Je regarde autour de moi. Un dernier regard.
Lexie. Visage pâle, arme tremblante.
Takala. Cheville tordue, mais debout.
Tiny, adossé au pilier, fusil calé sur sa cuisse mutilée. Le sang coule toujours.
Ils me regardent. Tous.
Pas de panique.
Pas de supplication.
Juste une compréhension silencieuse. Un adieu muet.
C’est la fin.
Pas spectaculaire.
Pas héroïque.
Juste mathématique. Inévitable.
On va mourir ici.
Ensemble.
En se battant.
En en emportant le plus possible avec nous.
Les portes est et ouest cèdent en même temps. Synchronisées.
La salle s’ouvre. De partout.
Mais je ne m’en rends pas vraiment compte. Je bouge.
Pas en courant.
Pas en criant.
Je me tourne vers l’Obélisque. Vers le salut.
Vers SADIE.
— Fais-le, dis-je.
Ma voix ne tremble pas. Elle est claire.
— Maintenant.
SADIE se fige. Son image pulse.
— Mercer…
— Il n’y a plus de calcul, coupé-je, ma voix dure.
— Si on ne le fait pas, ils meurent tous ici. Maintenant.
— Sofia meurt.
— Raj meurt.
— Et toi aussi.
Je pose ma main sur la surface noire. Fermement.
— Je refuse de vous laisser mourir. Tous.
Un instant suspendu. Le monde ralentit.
Puis SADIE s’approche. Lentement.
Sa forme de petite fille de lumière tremble. Hésite.
— Une fois la procédure initiée…
— Il n’y aura pas de retour possible.
Je ferme les yeux. Je vois leurs visages.
Je pense à Sofia. À Raj, seul dans la capsule qui lâche. À Tiny, adossé à son pilier, tirant encore et encore malgré la douleur. À Lexie. À Takala.
À tous ceux que j’ai juré de protéger.
— Je sais, dis-je doucement.
Je rouvre les yeux. Je les fixe sur elle.
— Fais-le.
Les Écorcheurs franchissent les seuils. De partout.
Les tirs reprennent. Dernière résistance. Désespérée.
Et au cœur du chaos, quelque chose s’ouvre.
Quelque chose d’ancien.
Quelque chose d’irréversible.


