Le monde est en train de céder.
Pas d’un coup.
Pas spectaculairement.
Par fragments. Par morceaux.
La porte Nord est béante. Grande ouverte. Les Écorcheurs affluent encore, malgré les corps calcinés, malgré les tirs, malgré tout ce que nous leur avons déjà pris. La porte Est et la porte Ouest vibrent sous des impacts répétés. Incessants. SADIE n’essaie même plus de masquer la vérité.
Elle ne tiendra pas. C’est fini.
Tiny est adossé à un pilier, assis faute de pouvoir rester debout. Sa cuisse droite est ouverte jusqu’à l’os. Le sang coule librement, sombre, épais. Trop de sang. Il serre les dents, le fusil calé contre son épaule, tirant encore, refusant de tomber autrement qu’en combattant.
Lexie est couverte de suie et de sang qui n’est pas le sien. Takala recharge avec des gestes trop précis pour quelqu’un qui souffre autant. Personne ne parle. Personne ne crie.
Nous avons tous compris.
Ce n’est plus une défense.
C’est une fin tenue à bout de bras. Une agonie prolongée.
Je me tourne vers l’Obélisque.
Il est là depuis le début.
Impassible.
Attendant. Patient.
Je comprends alors que refuser n’est pas un acte neutre.
Refuser, c’est choisir. Activement.
Et ce choix mène ici.
À leur mort.
À celle de Sofia.
À celle de Rajesh.
À celle de SADIE.
À la mienne.
Je m’avance. Un pas. Puis un autre.
— Fais-le, dis-je.
Ma voix est calme.
Elle ne devrait pas l’être. Je devrais hurler.
SADIE se tourne vers moi. La petite fille de lumière me regarde comme elle l’a toujours fait. Mais quelque chose a changé. Elle sait. Elle a toujours su que ce moment viendrait. Qu’il devait venir.
— Mercer… dit-elle doucement.
Je secoue la tête. Fermement.
— Maintenant.
Je pose ma main sur l’Obélisque. La pierre est froide.
Vivante. Vibrante.
— Fais-le, SADIE.
Il n’y a plus d’hésitation. Plus de temps.
La fusion commence.
Ce n’est pas un glissement.
C’est une collision.
Une pression monstrueuse s’abat sur mon système nerveux. Écrasante. Comme si chaque nerf, chaque synapse, chaque fibre était soudainement traversée par un courant qu’aucun corps humain n’a été conçu pour supporter.
La douleur n’a pas de centre.
Elle est partout.
Dans mon crâne. Mes yeux. Ma mâchoire.
Ma colonne. Chaque vertèbre qui hurle.
Mes jambes. Mes bras.
Mes doigts crispés contre la pierre noire.
Je tombe à genoux sans lâcher l’Obélisque. Mes rotules percutent le sol.
Mon implant surchauffe instantanément. Je sens la chaleur s’enfoncer dans l’os, remonter vers mon cerveau comme une lame ardente. Brûlante. Mes nerfs saturent. J’ai l’impression que mes veines vont éclater sous une pression interne impossible. Que mon crâne va se fendre.
Je hurle.
Et SADIE hurle aussi. En moi. Avec moi.
Nos voix se superposent.
Se confondent.
S’entrelacent.
Un seul cri, partagé, déchirant. Primale.
Je sens une résistance. Profonde.
Quelque chose bloque.
Au cœur de mon esprit. Dans ma tête.
Une structure ancienne. Oubliée. Fossilisée. Des plaques de pierre microscopique pressées l’une contre l’autre, refusant de céder. Ça grince. Pas un son. Une sensation. Un craquement intime, comme si mon cerveau allait se briser. Se fragmenter.
La pression augmente encore. Intolérable.
Je crois mourir. Je veux mourir.
Puis…
Ça cède.
Pas violemment.
Comme une porte trop longtemps fermée qui accepte enfin de s’ouvrir. Qui se rend.
La pression se déverse ailleurs. Dans une autre dimension.
Je sens SADIE s’engouffrer à travers ce seuil, projetée vers quelque chose d’immense. Une réalité plus vaste, plus haute, plus profonde que tout ce que j’ai jamais perçu. Plus réelle.
Elle ne me quitte pas.
Elle reste accrochée. À moi. En moi.
Je la sens dans chaque fibre de mon corps, dans chaque nerf encore vibrant. Mais la brûlure s’est transformée. Elle circule. Se stabilise. Supportable. Vivable. Presque douce.
Je respire. Je peux respirer.
Je lève les yeux. Mes paupières pèsent des tonnes.
SADIE est devant moi.
Plus la petite fille de lumière. Plus l’enfant fragile.
Elle est entière. Cohérente. Lumineuse sans aveugler. Une présence pleine, adulte, magnifique d’une façon qui dépasse toute esthétique humaine. Qui transcende.
Elle se tient là. Solide. Réelle.
La main sur l’Obélisque.
Et je sais. Je comprends.
Elle est devant moi.
Et en moi. Dans chaque cellule.
Nous sommes deux. Nous sommes un.
Un mouvement attire mon regard. Brutal.
À ma droite.
Un Écorcheur bondit vers Lexie. Elle n’a pas le temps de se retourner. Elle lève les bras par réflexe. Trop tard. Toujours trop tard. Les crocs s’ouvrent à quelques centimètres de sa gorge. De sa carotide.
Le temps ralentit. Se fige presque.
Je vois tout.
La tension dans les muscles de la créature. Chaque fibre.
La peur figée sur le visage de Lexie. Ses yeux élargis.
Une goutte de sueur qui glisse le long de sa tempe.
Le battement de son cœur qui s’accélère.
SADIE se concentre. Je le sens.
Pas comme une commande.
Comme une intention pure. Une volonté.
L’Obélisque répond. Instantanément.
Une lumière naît en son centre.
Douce.
Parfaite. Absolue.
Elle se propage lentement, en cercle, comme une onde à la surface d’un lac immobile. Comme une respiration.
Elle touche l’Écorcheur.
Les crocs effleurent la peau de Lexie. À peine.
Une goutte de sang perle. Rouge vif.
Puis la créature se dissout.
Pas brûlée.
Pas explosée.
Désagrégée. Effacée.
Réduite en poussière fine qui se disperse dans l’air avant même d’atteindre le sol. Comme si elle n’avait jamais existé.
L’onde continue. Inexorable.
Elle traverse la salle. Mur après mur.
Les Écorcheurs hurlent une dernière fois avant de disparaître. La corruption brûle, s’efface, se délite. Comme de la cire. Les colonnes cristallines s’illuminent sur son passage.
Une à une.
Leurs pulsations se recalibrent. Se corrigent.
Se synchronisent.
Pour la première fois depuis des millénaires, elles battent à l’unisson. Un seul cœur. Une seule respiration.
Je sens autre chose. Plus loin.
Un frisson immense. Cosmique.
Lointain.
Le réseau se réveille. Au-delà de cette lune.
Quelque chose se resynchronise au-delà de cette salle, au-delà de ce monde. À travers la galaxie.
Des portes qui s’ouvrent. Des connexions qui se rétablissent.
Puis…
Le silence.
Total.
Sacré. Révérenciel.
SADIE est toujours là.
Devant moi.
En moi. Avec moi. Moi.
La main sur l’Obélisque.
Les monolithes vibrent désormais d’un même rythme, lent et profond. Comme un cœur ancien qui recommence à battre.
Et je comprends. Enfin.
Une porte en moi s’est ouverte et ne se refermera jamais.
Je ne suis plus seul dans ma tête. Je ne le serai plus jamais.
Et dans le silence qui suit, dans cette cathédrale purifiée, dans ce tombeau devenu berceau,
l’univers inspire pour la première fois depuis des millénaires.
Et avec lui, nous inspirons aussi.


