Le Dragon nous attend sur sa plateforme, posé près de la structure.
Intact.
Fidèle.
Affamé.
Ses batteries sont à plat. Mortes.
L’idée de parcourir des dizaines kilomètres à pied dans la neige pour rejoindre le Niña, blessés, épuisés, sans savoir ce qui nous attend dehors, est tout simplement désespérante. Impossible.
Spécialement que depuis notre départ de la salle du Noyau, une impression s’est installée dans mes os.
L’Acanth n’est pas mort.
Brisé. Battu.
Affaibli. Brûlé.
Mais vivant, quelque part dans cet enfer de glace. Attendant. Patient. Affamé.
Je m’appuie contre la coque pour me stabiliser. Pour réfléchir.
Le métal est glacé.
— On n’a pas le choix, dis-je à voix haute. On doit trouver un moyen de recharger le Dragon. Nous n’irons nulle part autrement.
— Comment? demande Lexie. Les batteries sont mortes. Complètement vides.
Je ne réponds pas. Je ne sais pas.
Ma main reste posée sur la coque. Mes doigts gelés contre le métal.
Et puis...
Ça arrive.
Sans que je le décide. Sans que je le veuille.
L’énergie commence à couler.
De moi vers le Dragon. Les veines de lumières bleues s’illuminent sous la peau de ma main, mon bras, et pulsent d’une lumière douce.
Le froid me frappe immédiatement.
Un froid profond. Intérieur. Comme si quelque chose se retirait de moi.
Mon énergie… ma force vitale… commence à s’écouler hors de moi.
Pas comme du sang.
Comme quelque chose de plus fondamental. D’encore plus essentiel.
— Sam? dit Lexie, inquiète.
Mes battements cardiaques ralentissent.
Ma vision se trouble sur les bords.
Le Dragon boit.
Affamé. Insatiable.
Les batteries se remplissent. Je le sens dans la coque.
5%.
10%.
— SAM! QU’EST-CE QUE TU FAIS?!
La voix de SADIE explose dans ma tête. Paniquée.
15%.
Mes lèvres deviennent bleues.
20%.
Ma respiration se fait superficielle. Sifflante.
— ARRÊTE! hurle SADIE. TU NE CONTRÔLE PAS…
Un froid s’installe dans ma poitrine.
Comme si mon cœur oubliait comment battre.
— Je... je ne sais pas comment...
— FERME LE CANAL! MAINTENANT!
SADIE se matérialise devant moi. Pose ses mains sur les miennes.
Je sens sa présence. Sa volonté.
Elle pousse contre le flux. Le ralenti. Le coupe.
25%.
Le transfert s’arrête brutalement.
J’arrache ma main de la coque.
Je tombe sur un genou. Mes jambes ne me tiennent plus.
Lexie se précipite. Me rattrape avant que je m’effondre.
— Sam! Ça va? Sam!
Je hoche la tête. Menteur.
Mes mains tremblent violemment. Mes dents claquent. Mon corps tout entier frissonne.
— Juste... froid, murmuré-je.
— Tu aurais pu mourir, dit SADIE, sa voix tremblante. Horrifiée.
— Si j’avais pas coupé le flux…
— Tu serais mort. Vidé. Éteint.
Je la regarde. Mes yeux ont du mal à se focaliser.
— Merci, murmuré-je.
Tiny me relève. Me soutient de son bras massif.
— T’es glacé, dit-il doucement.
Il le dit presque avec affection. Avec inquiétude.
— 25%, c’est suffisant? demandé-je faiblement.
— Pour rejoindre le Niña, oui, répond SADIE.
— Mais ne refais JAMAIS ça. Jamais. Tu ne contrôles pas cette fonction.
— Compris, dis-je.
Ma voix tremble.
— Montons avant que je m’effondre.
Je sais la vérité au fond de moi.
Je viens de donner une partie de ma vie.
Pour faire voler une machine.
Et si j’avais continué...
Si j’avais pas arrêté...
Je serais mort. Vidé. Éteint.
À peine le Dragon en vol, un signal grésille dans mes oreilles.
Familier. Désespéré.
— Mercer... Lexie... Tiny... Répondez, pour l’amour du ciel!
La voix de Sofia. Brisée.
Tendue.
Fâchée.
Terrifiée. Au bord des larmes.
— Vous étiez où, bordel?!
Sa voix est rauque. Déchirée. Pas de colère professionnelle. De la terreur brute. Primitive.
— La capsule de Raj est en mode économie maximale et vous disparaissez pendant des heures sans un mot, sans un signe...
Elle inspire. Tremblante. Je l’entends suffoquer. Lutter pour garder le contrôle.
— J’ai cru que vous étiez morts. J’ai cru que j’allais devoir... que j’allais devoir choisir qui sauver... Raj ou les batteries... Raj ou l’oxygène... Raj ou...
Sa voix se brise complètement.
Un sanglot étouffé traverse le canal. Brut. Incontrôlable.
Mon cœur se serre. Se tord dans ma poitrine.
— Sofia...
— Ne me faites plus jamais ça, coupe-t-elle.
Sa voix est dure maintenant. Désespérée. Cassée.
— Plus jamais. Vous m’entendez? Plus jamais.
— Je ne peux pas... je ne peux pas perdre vous aussi. Pas après tout ça. Pas maintenant.
Le silence s’étire. Lourd. Douloureux.
Mes yeux brûlent. Ma gorge se serre.
— On arrive, Sofia, dis-je.
Ma voix tremble. Je ne peux pas l’empêcher.
— On arrive. On a trouvé une solution. Pour Raj. On peut le sauver.
Un souffle. Tremblant. Incrédule.
Presque un sanglot. De soulagement cette fois. D’espoir.
— Merci mon dieu. Merci. Merci.
Un silence.
— Ramenez-vous. Vite. S’il vous plaît. Je... j’ai besoin de vous voir. De savoir que vous êtes réel.
Le Niña apparaît à l’horizon.
Ou plutôt... ce qu’il en reste.
Personne ne parle.
Le Dragon vole en silence. Le moteur ronronne doucement.
On s’approche lentement. Inexorablement.
La carcasse grandit dans le pare-brise.
Une carcasse éventrée, enfoncée dans la neige comme un animal mort.
Les flancs déchirés. Ouverts.
La quille tordue comme une colonne brisée.
Le hangar arrière béant. Une gueule noire.
Des débris jonchent la neige autour. Des morceaux de métal. Des fragments de vie.
La fumée s’est dissipée depuis longtemps.
C’est juste... mort.
— Mon dieu, murmure Lexie, sa main sur sa bouche.
Tiny ne dit rien.
Mais je vois ses mains se serrer sur son siège. Ses jointures blanchissent. Sa mâchoire se contracte.
Takala détourne les yeux. Refuse de regarder. Refuse d’accepter.
Et moi...
Moi je fixe le pont de commandement.
Mon fauteuil est visible à travers une déchirure. Une blessure dans la coque.
Vide. Penché. Abandonné.
J’ai passé dix ans sur ce vaisseau.
Dix ans à arpenter ces couloirs étroits.
À m’engueuler avec Sofia sur des décisions stupides.
À rire avec Raj quand il racontait ses blagues pourries.
À boire un café dégueulasse dans la cafeteria à trois heures du matin.
À dormir dans ma cabine en écoutant le ronronnement des moteurs.
C’était petit.
C’était vieux.
C’était bruyant.
C’était notre foyer.
Et maintenant c’est juste une épave. Un cadavre de métal.
— On atterrit dans quelques minutes, dis-je finalement.
Ma voix est plate. Vide. Creuse.
Parce que si je laisse l’émotion passer,
si je laisse la réalité m’atteindre,
je vais craquer.
Nous atterrissons dans le hangar arrière. La rampe grince sous le poids du Dragon. Le métal proteste. Se plaint.
Tiny est le dernier à descendre, boitant lourdement, s’appuyant sur la paroi, refusant toute aide. Obstiné jusqu’au bout.
Sofia nous attend sur la rampe. Les bras croisés. Le visage défait.
Quand elle nous voit, quelque chose se brise dans son expression.
Elle court. Me serre dans ses bras. Violemment.
Comme si elle vérifiait que je sois réel. Que j’existe encore.
Elle finit par lâcher son étreinte. Me regarde dans les yeux.
— Tes yeux, murmure-t-elle. Ils...
— Je sais, dis-je doucement.
Elle ne demande pas. Pas maintenant. Je vais tout t’expliquer mais on doit s’occuper de la capsule de Raj, et Tiny a besoin de soins médicaux d’urgence.
Je regarde une dernière fois la structure, au loin. L’Obélisque.
Elle brille encore. Comme un phare dans la nuit. Comme une étoile tombée.
Stable.
Vivante. Réveillée.
Mais quelque chose me dérange. Une dissonance.
Une des colonnes cristallines pulse différemment. Trop vite.
Pas de façon désordonnée.
De façon... intentionnelle.
Comme un signal. Comme un appel.
Ou comme un avertissement.


