Horizons Interdits 134: Frères de sang
Chapitre 34
La cafétéria du Niña n’a jamais semblé aussi petite.
Ils nous ont fait asseoir contre le mur du fond, sous la surveillance constante de soldats en armure lourde. Fusils baissés, mais toujours à portée de main. Une posture qui se veut rassurante. Qui ne trompe personne.
Tiny est assis à côté de moi. Silencieux. Raide. Sa mâchoire est crispée, le regard fixé droit devant lui. Ses mains reposent sur ses genoux. Immobiles. Trop immobiles.
Lexie se tient de l’autre côté, les bras serrés autour d’elle-même. Elle ne pleure plus mais ses yeux sont rouges. Gonflés.
Sofia fait les cent pas sur un rayon de deux mètres, incapable de rester immobile plus de quelques secondes. Ses poings se serrent. Se desserrent. Se serrent.
Je me penche légèrement vers Tiny.
— Ça va?
Il cligne des yeux. Une fois. Deux.
Comme s’il revenait de très loin.
— Ouais… ouais, ça va.
Sa voix est un peu trop lente. Comme si chaque mot devait franchir un obstacle invisible avant de sortir.
— Sam… euh…
Il s’arrête.
Ses sourcils se froncent. Il me regarde, vraiment cette fois. Cherche quelque chose sur mon visage.
— Oui… Sam…
Il détourne les yeux et se redresse un peu, les épaules tendues.
Fin de la discussion.
Sam, murmure SADIE dans ma tête. Il y a quelque chose d’étrange dans ses schémas neurologiques.
— L’arme neurologique?
Peut-être…
Je ne dis rien.
Mais quelque chose me dérange.
C’est la première fois en quatre ans qu’il ne m’appelle pas Patron.
Il a vraiment pris un sale coup s’il ne se souvient même plus comment m’appeler.
Au centre de la pièce, la capsule de stase de Raj repose au sol.
Stable.
Mais fragile.
Une source de courant alternative est connectée dans un port de recharge.
18%
État: Stable
Avec les soldats est venue une femme en combinaison médicale. Pas une armure. Pas de visière opaque. Juste un uniforme blanc et gris, marqué de l’insigne médical de l’ONU.
Elle se déplace avec assurance, sans dureté. Quand elle parle, sa voix est douce, presque familière. Un contraste brutal avec la violence qui vient de se produire.
— D’accord… voyons ça, murmure-t-elle en s’agenouillant près de la capsule.
Ses doigts glissent sur les commandes. Elle vérifie les constantes, ajuste un paramètre, puis un autre. Les indicateurs se stabilisent légèrement.
19%
— C’est un dur à cuire, votre pilote, dit-elle avec un petit sourire.
Elle lève les yeux vers nous.
— La stase a bien tenu. Vous avez fait du bon travail.
Lexie relève la tête, surprise.
— Il… il va s’en sortir?
La médecin hoche doucement la tête.
— Avec les installations de l’UNS Alexandria, oui. Il aura besoin de soins intensifs, mais il va s’en sortir. Nous nous occuperons bien de lui.
Elle marque une pause.
— Ici, vous avez fait tout ce qui était humainement possible. Plus, même.
Elle se relève et se tourne vers nous.
— Je vais aussi m’occuper de vous. Ordre médical… et personnel, ajoute-t-elle à voix plus basse.
Elle commence par Tiny. S’approche lentement. S’agenouille derrière lui.
Nettoie la plaie à l’arrière de son crâne avec une compresse stérile. Du sang séché s’en va. Tiny grimace mais ne dit rien.
Elle applique un gel cicatrisant. Pose un pansement intelligent qui épouse la forme de son crâne.
— Vous savez, glisse-t-elle en travaillant, certains officiers pensent encore que leurs poings sont des outils de communication.
Elle jette un regard vers les soldats.
— Le major E. fait partie de cette catégorie.
Tiny grogne.
— J’ai cru remarquer.
Elle esquisse un sourire discret.
— Rassurez-vous. Il est efficace dans son travail. Mais la diplomatie n’est clairement pas son point fort.
Elle passe ensuite à Lexie. Vérifie ses poignets marqués par les menottes. Applique une crème apaisante.
Puis à Sofia. Prends son pouls. Vérifie ses pupilles.
— Le sédatif va se dissiper complètement d’ici une heure, dit-elle. Vous allez avoir mal à la tête. C’est normal. Hydratez vous bien et ça va passer.
Sofia hoche la tête. Raide.
Enfin, elle vient vers moi.
Nettoie le sang sur mon visage. Examine la coupure au-dessus de mon arcade sourcilière.
— Ça va nécessiter des points de suture, dit-elle. Je peux le faire maintenant ou à bord de l’Alexandria.
— Maintenant, dis-je.
Je ne veux rien devoir à l’ONU.
Elle sort un kit médical. Désinfecte. Applique un anesthésiant local.
Puis elle commence à suturer. Ses gestes sont précis. Professionnels. Humains.
— Vous avez vécu l’enfer, dit-elle doucement. Tous.
Elle ne demande pas. Elle constate.
— Ça va aller maintenant. Nous serons à bord de l’Alexandria très bientôt.
Je ne réponds pas.
Parce que je n’en suis pas sûr.
Pendant ce temps, sans qu’un mot ne soit échangé à voix haute, nous nous comprenons.
Tous.
SADIE n’existe pas.
Pas ici.
Pas maintenant.
Pas jamais.
Personne ne la mentionne. Personne ne la cherche.
Takala ne dit rien. Sofia ne dit rien. Lexie ne dit rien.
Tiny fixe le vide.
Et moi, je garde le silence le plus important de ma vie.
Je suis là, murmure SADIE dans ma tête. Cachée. Mais là.
— Je sais.
Ça fait bizarre. D’être invisible.
— Tu t’y habitueras.
Je n’en suis pas sûre.
Quand la médecin retourne à la capsule de Raj pour la préparer à l’extraction, Takala apparaît dans l’embrasure de la porte.
Elle n’est pas seule.
Le major est avec elle.
Massif. Imposant. Casque toujours en place. Son exosquelette gronde à chaque pas. Sa présence suffit à remplir la pièce.
Tiny se raidit immédiatement. Ses mains se serrent.
Sam, dit SADIE. Tiny… ses battements cardiaques viennent d’accélérer. Dramatiquement.
— Tout ceci est un malentendu, commence Takala sans détour.
Sa voix est froide. Autoritaire.
— Un grave malentendu.
Elle se tourne vers le major.
— Major, ces gens m’ont sauvé la vie. Ils m’ont protégée. Ils ont risqué leur vie pour moi.
Elle le fixe droit dans les yeux.
— Je vous suggère très fortement de retirer ce casque et de leur présenter vos excuses les plus sincères.
Un silence tombe.
Lourd.
Les soldats échangent des regards rapides. Mal à l’aise.
Le major reste immobile. Une seconde de trop.
Deux.
Trois.
Puis, lentement, il lève les mains et désactive les attaches de son casque.
Le joint se dépressurise dans un léger sifflement.
Il retire le casque.
Le monde s’arrête.
Tiny se fige. Complètement. Comme une statue.
Je sens l’air quitter mes poumons.
Sofia cesse de marcher. Se retourne. Fixe.
Lexie écarquille les yeux. Sa bouche s’ouvre.
Le visage qui apparaît sous le casque est… impossible.
Même crâne rasé.
Même peau sombre.
Même mâchoire carrée.
Même regard intense.
Une cicatrice traverse son visage, de l’arcade sourcilière droite jusqu’à la joue. Profonde. Ancienne.
À part ça…
C’est Tiny.
Ou presque.
Sam, souffle SADIE dans ma tête. C’est… ils sont identiques. Presque exactement. Jumeaux monozygotes.
— Je vois ça.
Mais leurs schémas émotionnels sont opposés. Le major est rigide. Contrôlé. Fermé. Tiny est fluide. Ouvert. Vivant.
— Deux chemins différents.
Oui. Et ça fait mal. Je le sens entre les deux.
Le major balaie la pièce du regard. Professionnel. Évaluateur.
Puis il s’arrête sur l’homme assis à côté de moi.
Leurs yeux se croisent.
Le temps suspend son vol.
— …P’tit frère, dit le major lentement.
Sa voix est plus grave que celle de Tiny. Plus dure. Mais reconnaissable.
Tiny se lève d’un bond malgré la douleur. Ses jambes tremblent mais il tient debout.
— Ferme-la, crache-t-il.
Sa voix est venin pur.
Le major ne bronche pas. Mais je vois quelque chose passer dans ses yeux.
De la douleur. Ancienne. Enfouie.
Sofia s’arrête net. Fixe le major. Puis Tiny. Puis le major.
— Vous vous foutez de ma gueule, murmure-t-elle.
Elle secoue la tête.
— C’est une blague?
Lexie regarde les deux hommes alternativement. Son cerveau scientifique se met en marche malgré le choc.
— Jumeaux monozygotes, dit-elle doucement. Probabilité statistique: 0,3% des naissances.
Elle se tait. Puis:
— Quelles sont les chances?
— Astronomiques, répond Takala sèchement.
Elle soupire.
— Messieurs… l’univers a parfois un sens de l’humour particulièrement tordu.
Elle fait un geste vers le major.
— Je vous présente le major Theodore Nash Everett. Forces spéciales de l’ONU. Décoré. Efficace. Implacable.
Elle marque une pause. Son regard semble indiquer : Mais pas le couteau le plus aiguisé de la boîte.
— Frère jumeau de notre ami ici présent Timothy Nathan Everett.
Le silence qui suit est lourd.
Chargé.
Électrique.
Tiny ne dit rien. Fixe son frère. Ses poings se serrent. Se desserrent. Se serrent.
Theo le regarde aussi. Impassible en apparence.
Mais je vois ses mâchoires se contracter.
Ils se tiennent debout. Face à face. Identiques et opposés.
Deux hommes qui partagent le même sang. La même enfance. Le même visage.
Mais pas la même vie.
Theo se tient droit. Militaire jusqu’aux os. Chaque mouvement calculé. Chaque muscle contrôlé. Une machine de guerre disciplinée.
Tiny est affaissé. Décontracté malgré la douleur. Vivant. Humain. Libre.
Deux frères.
Deux chemins complètement différents.
— J’imagine, reprend Takala, que vous avez beaucoup de choses à vous dire.
Elle jette un regard vers la capsule de Raj.
— Mais pour l’instant, nous avons un pilote à sauver et un vaisseau à rejoindre.
Theo baisse légèrement la tête. Juste un peu.
— Pour ce que ça vaut…
Il regarde Tiny dans les yeux. Il tourne la tête vers moi.
— Je suis désolé.
Tiny ne répond pas.
Pas encore.
Ses mâchoires se contractent. Son regard brûle.
Mais il ne dit rien.
Le silence s’étire. Intenable.
Puis Tiny se rassoit. Lentement. Sans quitter son frère des yeux.
— On verra, dit-il finalement.
Deux mots. Froids. Définitifs.
Theo hoche la tête. Remet son casque.
Le visage disparaît derrière la visière opaque.
Redevient anonyme. Militaire. Inaccessible.
Mais pour la première fois depuis le début de cette nuit infernale, quelque chose a changé.
Ce n’est plus seulement une opération militaire.
C’est devenu personnel.
Sam, murmure SADIE. Qu’est-ce qui s’est passé entre eux?
— Je ne sais pas. Mais c’est mauvais.
Oui. Je le sens. Des années de douleur. De colère. De regrets.
— Bienvenue dans les joies des familles humaines, SADIE.
C’est… compliqué.
— Toujours.


