Le grondement arrive avant la lumière.
Pas une explosion.
Un avertissement.
Un battement sourd dans la coque.
Une vibration profonde, qui remonte le long des bottes, traverse les jambes, s’installe dans la poitrine.
Le Niña frissonne. Comme s’il savait.
— Shuttle en approche, annonce une voix dans le casque d’un marine.
— Trente secondes.
Les soldats se déploient aussitôt. Formation défensive. Fusils levés.
Le major Everett aboie des ordres secs, précis. Sa voix est froide. Professionnelle.
Cette fois, personne ne discute.
Tiny se tient près de moi. Raide. Son regard fixe son frère sans ciller.
Theo ne le regarde pas.
Ou fait semblant.
Sam, murmure SADIE. Quelque chose ne va pas. Je sens... une perturbation.
— Quoi?
Je ne sais pas. Mais ça grandit.
La rampe arrière du Niña s’ouvre.
Le froid explose à l’intérieur.
La neige s’engouffre en rafales violentes.
La nuit est découpée par les projecteurs du shuttle posé dans le canyon, moteurs en régime de maintien, prêt à bondir. Les turbines hurlent. Font vibrer l’air.
— On bouge! hurle Theo. Formation delta! Capsule en priorité!
La capsule de Raj sort en premier, flottant à un mètre du sol sur ses suspenseurs anti-grav. Fragile. Irréelle.
Quatre marines l’escortent, serrés, tendus, comme si leur simple présence pouvait la maintenir en vie.
22%
État: Stable
Nous suivons. Lexie devant. Sofia à côté de moi. Tiny à l’arrière.
Je pose le pied sur la rampe.
Le métal grince sous mon poids.
Et quelque chose cloche.
Pas un bruit.
Pas une alarme.
Juste… une absence.
Comme si le monde venait de rater un battement de cœur.
Comme si quelque chose retenait son souffle.
SAM! hurle SADIE dans ma tête. IL EST LÀ!
— Attendez…
Trop tard.
L’Acanth surgit du flanc du Niña.
Pas un saut.
Une projection.
Comme une balle tirée d’un canon vivant.
Il percute le premier soldat de plein fouet. L’homme est arraché du sol, projeté contre la roche dans un fracas de métal tordu et d’os brisés.
Son corps retombe lourdement.
Inerte.
Le casque fissuré. Du sang s’écoule dans la neige.
— CONTACT! CONTACT! hurle un marine.
Les gauss-rifles ouvrent le feu.
Le bruit est assourdissant. Métallique. Des milliers de projectiles hyperveloces.
Les impacts ricochent sur la carapace de l’Acanth.
Étincelles inutiles.
La créature encaisse. Pivote. Frappe.
Un deuxième soldat est happé au vol. L’Acanth le plaque au sol avec une précision glaçante, genou sur la poitrine. Le soldat se débat. Tire à bout portant.
Rien.
Une pointe noire jaillit de l’abdomen l’Acanth. Longue. Effilée. Organique.
Elle s’enfonce dans l’armure, exactement à la jonction du plastron et du col.
Là où la protection est minimale.
Le soldat hurle.
Un cri qui déchire la nuit.
Puis… plus rien.
L’Acanth reste immobile. Une seconde de trop.
Je vois la pointe pulser. Pomper. Comme un cœur externe.
Je comprends avant les autres.
Il ne tue pas.
Il se nourrit.
— Il récupère! je crie. MERDE, IL SE RÉGÉNÈRE AVEC LES SOLDATS!
La créature se redresse lentement.
Sa carapace se referme. Les fissures se scellent. Les brûlures disparaissent.
Plus vive.
Plus dense.
Plus forte.
Comme si quelque chose en elle venait de se réparer.
— FEU! FEU À VOLONTÉ! hurle Theo.
Les tirs continuent.
Toujours inutiles.
L’Acanth bondit sur un troisième soldat. Le plaque au sol.
— ÇA NE SERT À RIEN! je hurle. UTILISEZ LE PLASMA!
Une fraction de seconde d’hésitation.
Les marines regardent leur major.
Theo hésite. Une seconde. Peut-être deux.
Puis il hurle l’ordre.
— PLASMA! TOUS AU PLASMA! MAINTENANT!
Les soldats dégainent leur armes de poing et tirent.
Les armes grondent différemment. Plus grave. Plus dangereux.
Les premières décharges frappent l’Acanth de plein fouet.
Plasma superchauffe. Blanc-bleu. Aveuglant.
Cette fois, il hurle.
Un cri aigu, strident, qui traverse les casques, fait vibrer l’air, arrache un frisson primal à tous ceux qui l’entendent.
Sa carapace fume sous les impacts. Des plaques se fissurent. Du liquide noir s’écoule.
Il recule. Titube. Ses membres tremblent.
Mais il n’attaque pas.
Il observe.
Ses yeux multiples fixent Theo. Puis moi. Puis la capsule de Raj.
Il apprend, murmure SADIE. Il évalue nos armes. Nos tactiques.
— Merde.
Puis l’Acanth bondit en arrière. Disparaît dans le blizzard. Avalé par la nuit et la neige.
Silence.
Un silence affreux. Oppressant.
Le vent siffle. Les marines respirent fort. Personne ne bouge.
— Cible… perdue, annonce une voix tremblante. Elle bat en retraite…
Personne n’y croit vraiment.
— Tout le monde à bord! MAINTENANT! ordonne Theo.
Nous courons.
Les marines portent leurs blessés. Deux morts. Trois blessés graves.
La rampe du shuttle nous engloutit. Métal froid. Lumière blanche.
Nous nous jetons dans les sièges.
Les harnais se verrouillent automatiquement.
La capsule de Raj est arrimée au centre de la soute. Sécurisée. Stable.
20%
État: Stable
La rampe se referme dans un choc métallique définitif.
Le dernier regard sur le Niña. Éventré. Brisé. Seul dans la neige.
Les moteurs hurlent. Montent en puissance.
La vibration devient insupportable.
La poussée nous écrase dans les sièges. Mes côtes protestent. Ma vision se trouble.
Puis le sol lâche.
La gravité disparaît brutalement.
L’ascension commence. Verticale. Violente.
Mon estomac se retourne. Mes oreilles claquent.
À travers les petits hublots renforcés, je vois la planète s’éloigner.
Le canyon. La neige. L’Obélisque qui brille encore au loin.
Le Niña.
Notre Niña.
Éventré. Immobilisé. Abandonné.
Je ne détourne pas le regard.
Ce vaisseau, ce n’était pas juste de l’acier et des câbles.
C’était des années de réparations bricolées avec Sofia.
Des nuits à dormir contre une paroi trop froide.
Des repas partagés dans la cafétéria étroite.
Des silences habités. Des rires. Des peurs.
Ma maison.
Notre maison.
Sam, murmure SADIE doucement. Je suis désolée.
— Moi aussi.
Et puis ça arrive.
THUMP.
Un impact sourd.
Massif.
Contre la coque du shuttle.
Tout le monde sursaute.
— Qu’est-ce que c’était? demande Sofia, les yeux écarquillés.
Les marines échangent des regards.
Theo se tourne vers un soldat.
— Scan externe. Maintenant.
Le marine tape sur son terminal portable. Les secondes s’étirent.
— Rien, chef. Coque intacte. Pas de signature thermique externe. Pas de brèche.
— Débris?
— Probable. Fragments de glace ou de roche. On traverse un nuage de particules à cette altitude.
Theo hoche la tête.
— Continue l’ascension.
Je regarde par le hublot. Cherche quelque chose. N’importe quoi.
Mais il n’y a rien. Juste le noir. Les étoiles. Le vide.
Sam? murmure SADIE dans ma tête. Tu penses que...
— Non. C’était juste un débris.
Tu en es sûr?
— Il ne peut pas survivre dans le vide. C’est impossible.
Un silence mental.
Oui. Tu as raison. Impossible.
Mais quelque chose me dérange. Une tension sourde. Un doute.
Je secoue la tête. L’évacue.
L’Acanth est en bas. Sur la lune. Blessé. Peut-être mort sous les décombres du Niña.
On est en sécurité.
On doit l’être.
Le shuttle continue de monter.
Vers l’orbite.
Vers le UNS Alexandria.
À travers le hublot, je vois autre chose.
D’autres points lumineux. Trois. Non, quatre.
Des shuttles qui descendent. Plus petits. Plus agiles.
Ils passent à côté de nous. Trajectoires croisées.
— Qu’est-ce que c’est? demande Lexie.
Un marine jette un coup d’œil.
— Équipes de nettoyage. Ils vont sécuriser la zone. Récupérer ce qui peut l’être. Établir un périmètre.
— Autour de quoi? Il ne reste rien.
Le marine hausse les épaules.
— Protocole. Il y a encore la structure alien. L’Obélisque. Ça vaut des milliards en technologie récupérable.
Sofia serre les poings.
— Ils vont installer une nouvelle base?
— Probable. Station Freyja Mark II. C’est trop important pour l’abandonner.
Je regarde les shuttles descendre vers la surface. Vers les ruines. Vers l’Obélisque.
Vers l’Acanth.
Sam, murmure SADIE. Ils savent ce qui les attend?
— Oui.
Ils y vont quand même.
— Les humains ont rarement été accusés d’avoir un excès de bon sens… Spécialement dans les forces. Ne t’inquiète pas, ils sont armés. Préparés.
Mais...
— On ne peut rien faire, SADIE. On est coincés ici.
Un silence mental. Lourd.
Elle a raison. Ces équipes descendent vers un cauchemar.
Mais peut-être que l’Acanth est mort. Brûlé. Peut-être.
Les shuttles disparaissent dans l’atmosphère. Avalés par les nuages gris.
Et puis, là-haut, un éclat.
Depuis le croiseur massif en orbite stationnaire.
Un point brillant se détache du ventre du vaisseau.
Un missile. Longue portée. Ogive lourde.
Il descend sans bruit dans le vide.
Propulseurs allumés. Trajectoire parfaite.
Je comprends avant l’impact.
Ils ne viennent pas juste nous sauver.
Ils viennent effacer.
— Non… murmuré-je.
Sofia suit mon regard. Voit le missile.
— Mon dieu... non...
Le missile frappe le Niña.
L’explosion est silencieuse dans le vide.
Mais massive.
Une boule de feu orange et blanche qui engloutit tout.
La lumière avale le vaisseau. Les débris. La neige.
Quand elle se dissipe, il n’y a plus rien.
Plus de vaisseau.
Plus de refuge.
Plus de maison.
Plus de retour possible.
Juste un cratère fumant dans la neige. Et des fragments de métal incandescent qui retombent lentement.
Lexie détourne les yeux. Des larmes coulent sur ses joues.
Sofia serre les poings. Sa mâchoire tremble.
Tiny fixe le vide. Immobile.
Et moi...
Moi je regarde l’endroit où se tenait notre maison.
Et je ne ressens rien.
Juste un vide. Froid. Profond.
Sam, murmure SADIE. Je suis désolée.
— Ils ne nous ont rien laissé.
Non.
— Même pas une tombe.
Le shuttle continue de monter.
Vers l’Alexandria. Vers l’inconnu.
Et une pensée glaciale traverse mon esprit :
L’Acanth n’a pas fui.
Il a survécu avant.
Il survivra encore.
Quelque part sur cette lune maudite, dans les ruines, dans la neige...
Il attend.
Patient.
Affamé.
Et un jour, il reviendra.


