Le shuttle cesse de trembler d’un coup.
Pas parce que tout va mieux.
Parce que quelqu’un, quelque part, vient de décider que notre mouvement n’a plus le droit d’être chaotique.
La poussée se stabilise. Les indicateurs cessent de clignoter comme des avertissements. Même les bruits mécaniques du plancher deviennent… disciplinés. Le pilote ne dit rien. Le major non plus. Tout le monde écoute le même silence, celui qui précède une entrée dans un territoire où on n’a pas le contrôle.
Je sens SADIE en moi, plus discrète que d’habitude. Comme si elle se tassait dans un coin de mon système nerveux pour ne pas faire de vagues.
Ici, je dois être invisible, murmure-t-elle. Les scanners médicaux... s’ils me détectent...
— Je sais.
Je lève les yeux vers le hublot.
Et l’espace s’ouvre.
Le UNS Alexandria est déjà là.
À cette distance, il ne ressemble pas à un vaisseau.
Il ressemble à une présence.
Une masse noire et grise, suspendue dans le vide, si vaste qu’elle casse les repères. Mon cerveau refuse une fraction de seconde d’accepter l’échelle. Les proportions ne sont pas humaines. Ce n’est pas grand. Ce n’est même pas immense.
C’est… injuste.
Un Léviathan de métal, parfaitement immobile, qui donne l’impression que l’orbite autour de cette planète s’est organisée autour de lui, et non l’inverse.
Je distingue d’abord la colonne centrale, une arête principale qui traverse la longueur du navire comme une colonne vertébrale d’acier. Puis les anneaux de renfort, les poutres, les modules d’habitation et de commandement, les sections techniques empilées comme des strates géologiques. Chaque partie semble avoir été ajoutée non pour la beauté, mais parce qu’un ingénieur a dit : Il faut encore plus de puissance, encore plus de redondance, encore plus de résistance.
La coque est segmentée en plaques épaisses, imbriquées, superposées, comme une armure de reptile. On voit des lignes de jonction, des nervures structurelles, des renforts externes. Aucun endroit ne semble fragile. Aucun endroit ne dit : ici, on peut percer.
Et puis les armes.
Elles ne sont pas là pour impressionner.
Elles sont là parce que le vaisseau a été pensé comme une vérité brutale : tout ce qui existe peut être détruit si on met assez de masse et d’énergie dans la même décision.
Je repère des tourelles lourdes, des batteries de défense pointées vers le vide, des capteurs comme des yeux froids répartis sur la coque. Des structures longues et fines, probablement des rails de lancement. Des ports blindés qui doivent s’ouvrir seulement quand la mécanique est absolument certaine de ne pas être exposée.
Et au milieu… les baies.
Des ouvertures gigantesques, creusées dans le corps du navire, suffisamment vastes pour engloutir un bâtiment entier. On devine des hangars internes, des rails de guidage, des zones de maintenance, des ports d’amarrage. Je vois, à l’intérieur de l’une d’elles, des silhouettes plus petites… non pas des navettes.
Des frégates.
Des destroyers.
Amarrés comme des armes rangées dans un coffre.
Je déglutis.
Le Niña était notre maison. Notre outil. Notre seul monde.
À côté de l’Alexandria, le Niña aurait eu l’air d’un canot de sauvetage collé sur la coque d’un continent.
Sam, murmure SADIE. Ce vaisseau... il transporte combien de personnes?
— Des milliers. Peut-être dix mille. Scientifiques, soldats, civils, familles.
Familles?
— C’est un croiseur de classe Titan. Missions longue durée. Ils emportent tout. Écoles. Hôpitaux. Jardins hydroponiques.
Un silence mental.
C’est une ville.
— Oui. Une ville blindée. Flottante. Armée jusqu’aux dents.
Le shuttle ralentit encore, comme s’il approchait un organisme vivant.
La radio grésille, puis une voix tombe dans nos casques.
— Shuttle Delta-Sept-Quatre, ici contrôle aérien UNS Alexandria. Confirmez code d’approche, identité du commandement à bord, et état biologique de la cargaison.
Le ton n’a aucune émotion. Pas de surprise, pas de curiosité. Une étiquette. Un inventaire.
Le major répond. Des chiffres. Des autorisations. Des protocoles que je reconnais… et que je n’ai pas entendus depuis longtemps.
Je ferme les yeux une seconde.
J’ai servi près de vaisseaux comme celui-là. Je me souviens de l’odeur des couloirs trop propres. Du bourdonnement constant des systèmes. Du sentiment d’être en sécurité parce que la guerre était ailleurs.
Mais je me souviens aussi de la vérité qui vient avec ce genre de forteresse.
Ce n’est pas une maison.
C’est une machine à survivre.
Et quand une machine à survivre te considère comme un risque… elle ne négocie pas.
Le shuttle s’aligne. L’Alexandria pivote à peine, avec une lenteur majestueuse, et pourtant je sens que le mouvement est contrôlé au millimètre. Un monstre qui n’a pas besoin de se presser.
Devant nous, une baie s’ouvre.
Ce n’est pas une porte.
C’est une gueule.
Deux immenses panneaux blindés glissent sans bruit, révélant un tunnel noir bordé de balises lumineuses. Il n’y a pas de bienvenue. Il y a juste un couloir où l’on entre parce qu’on n’a pas d’autre option.
Le pilote inspire.
— On y est.
La navette pénètre dans le ventre du vaisseau-mère.
La lumière du cosmos disparaît.
Un instant, tout devient noir.
Puis l’intérieur s’allume.
La baie d’accueil est gigantesque. Un volume si vaste que mon regard ne peut pas le cadrer d’un coup. Des structures de levage, des plateformes, des rails au plafond, des équipes qui bougent en formation. Tout est organisé comme un organisme militaire : chaque geste a sa place, chaque seconde a une utilité.
Au sol, des marquages. Des voies. Des zones interdites. Des secteurs de confinement.
Au loin, je vois d’autres appareils : chasseurs, navettes, modules cargo, rangés avec une propreté agressive. Même les câbles semblent alignés par discipline.
À travers les hublots internes du hangar, j’aperçois des niveaux entiers. Des passerelles. Des gens qui marchent. Des centaines de personnes. Peut-être des milliers.
Tous en sécurité.
Tous protégés par des tonnes d’acier.
Tous convaincus que rien ne peut les atteindre ici.
La navette touche le sol.
Un choc sourd.
La sensation est étrange : on vient d’atterrir, mais j’ai l’impression d’avoir été avalé.
Un message tombe immédiatement dans les casques des marines présents autour de nous, et même moi je l’entends, comme si le vaisseau parlait plus fort que tout le monde.
— Pressurisation en cours. Confinement atmosphérique stabilisé. Débarquement autorisé.
Une vapeur froide s’échappe des joints du sas, comme un souffle.
La rampe commence à s’abaisser.
Avant même qu’elle touche le sol, ils sont là.
Des marines du vaisseau amiral. Armures impeccables, plus modernes que celles qu’on a vues sur la planète. Fusils tenus bas mais prêts. Visages derrière visières, anonymes par choix. Ils ne courent pas. Ils ne crient pas.
Ils attendent.
Comme si rien ne pouvait leur arriver dans ce ventre d’acier.
Le major descend en premier. Échange quelques mots codés avec un officier du bord. Je ne comprends pas tout, mais je reconnais la musique de la hiérarchie. Des phrases qui ne laissent aucune place à l’humain.
Tiny descend derrière son frère.
Lentement.
Il marche trois pas en retrait. Jamais plus près. Jamais moins loin.
Comme une orbite forcée autour d’un objet qu’il refuse de toucher.
Theo ne se retourne pas. Mais je vois ses épaules se raidir imperceptiblement.
Ils savent tous les deux que l’autre est là.
Ils ne se parlent toujours pas.
On fait sortir la capsule de Raj avant tout.
Quatre marines l’escortent, deux de chaque côté, comme si elle était à la fois une priorité et une menace. Un médic du bord se joint au groupe, scanne la capsule, acquiesce, et elle disparaît rapidement derrière une porte latérale.
15%
Transfert médical - Niveau 3
Je les regarde partir.
Raj flotte dans sa prison de stase, silencieux, inconscient, à un cheveu de la mort.
Et moi, je reste là, sur cette rampe, entouré de métal, de fusils, de procédures.
Sofia descend derrière moi, visage fermé. Lexie garde les yeux bas. Takala suit, silencieuse, observant tout.
Le sol du hangar est si propre qu’il reflète vaguement les lumières au plafond.
Une voix s’élève, proche, mais froide.
— Équipage civil du Niña. Avancez en ligne. Laissez tout équipement personnel au sol. Aucun appareil actif. Aucun enregistrement.
Je serre la mâchoire.
On n’est pas accueillis.
On est traités comme une cargaison problématique.
Je jette un dernier coup d’œil vers le shuttle d’extraction.
Derrière nous, il est déjà en cours de décontamination. Des techniciens en combinaisons blanches le scannent. Méthodiquement. Panneaux ouverts. Capteurs activés.
Ils ne trouvent rien.
Ils ne trouveront rien.
Et puis…
Je le vois.
Juste une fraction de seconde.
De l’autre côté du hangar. Au-delà du shuttle. Dans l’ombre d’une structure de levage.
Une silhouette.
Noire. Anguleuse. Trop grande pour être humaine.
Qui se déplace.
Mon sang se glace.
Non.
Je cligne des yeux.
La silhouette a disparu.
Juste des ombres. Des câbles qui pendent. Des reflets sur le métal.
Mon cœur cogne dans ma poitrine.
— SADIE, murmuré-je mentalement. Tu sens quelque chose?
Un silence. Elle se concentre.
Non. Rien. Pourquoi?
— J’ai cru voir… quelque chose.
Quoi?
— L’Acanth.
Un silence mental encore plus lourd.
— Non... c’est impossible. Les scanners. Les capteurs. Les marines. S’il était là, les alarmes sonneraient. Les systèmes de sécurité l’auraient détecté.
Je regarde le hangar. Les techniciens continuent leur travail. Personne ne court. Personne ne crie. Aucune alarme.
Tu es fatigué. Tu as vécu l’enfer. Ton cerveau te joue des tours.
— Probablement.
Mais je fixe encore l’endroit où j’ai cru voir la silhouette.
Il n’y a rien.
Juste des ombres.
— Il est en bas. Sur la lune. Blessé. Peut-être mort sous les décombres du Niña. On est en sécurité ici.
— Oui. En sécurité.
Je me détourne.
Mais quelque chose au fond de moi refuse de lâcher prise.
Un instinct. Ancien. Primitif.
Celui qui dit : Quelque chose ne va pas.
Je l’ignore.
Je dois l’ignorer.
Parce que si l’Acanth était vraiment ici, dans cette forteresse imprenable, avec des milliers de personnes…
Ce serait la fin.
Je marche.
De l’intérieur, l’Alexandria est encore plus terrifiant.
Parce qu’il ne ressemble pas à une arme.
Il ressemble à une certitude.
Un truc qui a été construit avec l’idée que, si la galaxie entière décidait de le briser… la galaxie devrait le payer cher.
On nous fait avancer.
On traverse une porte intérieure.
Le bruit du hangar s’étouffe derrière nous, remplacé par un silence feutré, climatisé, aseptisé.
Couloir large. Éclairage blanc. Sol amorti.
Le genre de corridor où l’on ne court jamais, parce qu’il n’y a pas d’urgence autorisée.
Et pourtant, je sens mon cœur accélérer.
Pas parce que j’ai peur d’eux.
Parce que j’ai soudain la certitude que, dans ce vaisseau, l’histoire va continuer sans nous demander notre permission.
Je sens quelque chose remuer au fond de moi, une vieille mémoire de soldat, et une lucidité plus récente, plus amère.
Ce vaisseau est imprenable.
Indestructible, ou presque.
Et c’est précisément pour ça que je suis mal à l’aise.
Parce que les choses imprenables finissent toujours par croire qu’elles ont raison.
On marche.
Le Léviathan nous avale.
Et quelque part, très loin derrière les murs, des systèmes de guerre s’arment, s’ajustent, se recalculent… comme si le monde avait déjà tourné la page de ce que nous venons de vivre.
Je sens SADIE, un souffle discret dans mon dos mental.
Elle ne dit rien.
Mais sa présence a un poids nouveau.
Comme si, même ici… même dans cette forteresse indestructible…
quelque chose, dans l’univers, venait de s’ouvrir et de refuser de se refermer.


