Le premier verrou se referme derrière nous avec un claquement sec.
Métal contre métal.
Définitif.
La pièce est étroite, anguleuse, conçue pour être fonctionnelle, pas humaine.
Un banc fixé au mur, une table intégrée, des parois lisses sans aspérités. Aucun écran visible. Aucune fenêtre. Une lumière blanche, constante, qui ne laisse aucune place aux ombres… ni au repos.
Une cellule.
Pas officiellement.
Pas encore.
Les soldats se positionnent de chaque côté de la porte, armes baissées mais présentes.
— Sérieusement? lâche Sofia en brisant le silence.
Sa voix est dure. Cassante.
— C’est comme ça qu’ils remercient ceux qui sauvent leur personnel ?
Personne ne répond.
Tiny est adossé au mur, bras croisés, mâchoire verrouillée. Il fixe un point invisible devant lui.
Lexie est assise sur le banc, le regard perdu dans le vide. Ses mains tremblent légèrement.
Je reste debout. Par réflexe. Comme si m’asseoir revenait à accepter la situation.
Sam, murmure SADIE dans ma tête. Qu’est-ce qui va se passer?
— Je ne sais pas.
Je connais cet endroit.
Pas celui-ci précisément.
Mais son esprit.
J’ai servi à bord de vaisseaux comme l’UNS Alexandria.
J’ai vu ce que deviennent les gens quand ils cessent d’être des témoins… et deviennent des variables.
Des problèmes.
Des risques.
Ils disparaissent sans laisser de traces.
La porte s’ouvre à nouveau.
Cette fois, ce n’est pas un soldat en armure qui apparaît.
C’est la docteure Kati Takala.
Elle a l’air épuisée. Mais droite. Résolue. En colère aussi, d’une colère froide, maîtrisée, bien plus dangereuse que celle des militaires.
— Vous deux, dehors, dit-elle aux soldats dans la salle.
Sa voix ne laisse aucune place à la discussion.
Ils se regardent un instant sans bouger. Je vois leurs mains se resserrer sur leurs armes.
— Nos ordres sont de rester ici… pour votre protection, ma’am.
Takala se retourne. Leur jette un regard noir.
Un regard qui dit : Je me fous de vos ordres.
Un silence tendu.
Puis le premier soldat cède.
— Nous serons juste à l’extérieur.
Les deux soldats pivotent sur leurs talons et quittent la salle.
La porte se referme. Pas verrouillée cette fois.
Takala laisse passer quelques secondes. Puis sort un petit appareil de sa poche. Le pose sur la table.
Il émet un bip. Une lumière verte s’allume.
— Brouilleur, dit-elle simplement. J’ai désactivé la surveillance temporairement. On peut parler sans oreilles indiscrètes.
Elle nous regarde un à un. S’attarde sur moi.
— Je n’ai pas beaucoup de temps. Et encore moins de marge de manœuvre.
Sa voix est basse. Urgente.
— Je vais être directe… Officiellement, vous êtes en route pour un débriefing prolongé.
Elle marque une pause.
— Officieusement… vous êtes un problème de confidentialité.
Lexie déglutit.
— Confidentialité… comment?
Takala inspire profondément.
— Comme risques informationnels.
Le mot tombe lourdement.
Comme une pierre dans un puits.
— Vous ne rentrez pas sur Terre, ajoute-t-elle.
Chaque mot est un coup.
— Pas maintenant. Peut-être jamais.
Sofia se redresse d’un bond.
— Quoi?! Vous vous foutez de nous?!
— Sofia…
— NON, Sam! On a risqué nos vies! On t’a sauvée! On a combattu ces… ces choses! Et maintenant on est des prisonniers?!
Takala ne bronche pas. Son visage reste impassible.
— Où est-ce qu’on va alors? demande Tiny, sa voix dangereusement calme.
Un silence.
Takala jette un coup d’œil rapide à la porte par-dessus son épaule et parle. Chaque mot soigneusement choisi.
— Un site clandestin. Un complexe hors réseau. Hors juridiction civile.
Elle nous regarde dans les yeux. Un par un.
— Un endroit où les dossiers ne sortent pas… et où les gens non plus.
Le sens se fraie un chemin lentement, douloureusement.
— Ils vont nous enfermer, murmure Lexie. Et nous oublier…
Sa voix tremble.
— Pour nous faire taire.
— Pour comprendre ce que vous savez, corrige Takala doucement.
— Et surtout… ce que vous pourriez dire.
Son regard se plante dans le mien. Intense. Chargé de sens.
— Et c’est là que ça devient critique.
Elle baisse la voix encore plus. À peine un murmure.
— Vous ne devez parler de rien qui dépasse les faits observables. Rien.
— Pas d’hypothèses.
— Pas d’interprétations.
— Et surtout…
Elle marque une pause. Lourde. Écrasante.
— Aucune mention d’intelligence artificielle consciente.
Le mot n’est pas prononcé.
Mais il résonne.
SADIE.
Je sens sa présence se contracter. Comme si elle retenait son souffle.
— Ils ne savent pas qu’elle existe, continue Takala en me fixant.
— Et ils ne doivent jamais l’apprendre.
— Pourquoi? demande Tiny.
Takala hésite une fraction de seconde. Choisit ses mots avec soin.
— Parce qu’une IA consciente, intégrée à un système alien ancien…
Elle s’arrête. Reprend.
— Pour eux, ce n’est pas une découverte scientifique…
— C’est une arme.
Le silence qui suit est pesant. Étouffant.
— Si l’ONU découvre que Sam porte en lui une technologie qui permet de contrôler des structures alien millénaires…
Elle ne termine pas. Elle n’a pas besoin.
— Ils vont vouloir l’extraire, dit Sofia lentement. L’étudier.
— Apprendre à l’utiliser, ajoute Lexie.
— Et si ça tombe entre de mauvaises mains… murmure Tiny.
Takala hoche la tête.
— SADIE peut causer des dégâts incalculables. Pas parce qu’elle est dangereuse… mais parce que les humains le sont.
Sam, murmure SADIE. Je ne veux pas leur faire de mal. Je ne suis pas une arme.
— Je sais, pensé-je. Je sais.
Takala s’approche de moi.
— J’ai une dette envers vous que je ne pourrai jamais totalement rembourser.
Elle pose une main sur mon épaule.
— Mais je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour vous aider. J’ai déjà commencé.
— J’ai des alliés. Pas beaucoup. Mais ils existent. Des gens qui comprennent que vous n’êtes pas des ennemis.
— Je ne peux pas vous sortir de là maintenant. Pas encore.
— Mais je peux vous gagner du temps.
— Et le major Everett? demandé-je en jetant un regard vers Tiny. Peut-on lui faire confiance?
Un mince sourire traverse son visage.
— Disons que les liens du sang compliquent parfois les chaînes de commandement.
Elle regarde Tiny.
— Mais ne misez pas votre survie là-dessus.
La porte s’ouvre de nouveau. Brutalement.
— Temps écoulé, annonce une voix… celle de Theo, le major Everett.
Il se tient dans l’embrasure. Casque retiré. Son visage identique à celui de Tiny mais marqué par la cicatrice.
— Docteure Takala, vous devez y aller. Maintenant.
Takala récupère son brouilleur. Le range. Recule lentement.
Ses yeux ne me quittent pas.
— Tenez bon, dit-elle simplement.
— Vous n’êtes pas seuls… même si tout est fait pour vous faire croire le contraire.
Elle s’arrête sur le seuil. Juste à côté de Theo.
— Quoi qu’il arrive durant les interrogatoires, rappelez-vous…
— Ce qu’ils ne savent pas ne peut pas être utilisé contre vous.
La porte se referme.
Verrouillage final.
Le claquement résonne comme un coup de feu.
Nous restons là.
Dans cette boîte blanche.
Suspendus entre ce que nous avons vécu… et ce qu’ils veulent nous faire dire.
Entre la vérité… et ce que nous devons taire.
Je ferme les yeux.
Le Niña est mort.
Notre maison. Notre refuge. Nos investissements, nos rêves, nos projets.
Tout vaporisé en une fraction de seconde.
Raj flotte quelque part dans ce vaisseau. Entre la vie et la mort.
Nous sommes prisonniers.
Classifiés.
Effacés.
Et pourtant… quelque chose a survécu.
Sam, murmure SADIE. Qu’est-ce qu’on va faire?
— On va survivre. Comme toujours.
Et après?
Je rouvre les yeux. Fixe le plafond blanc.
— Après… on verra.


