Je dors mal.
Pas à cause du froid.
Pas à cause de la douleur.
Quelque chose d’autre.
Une tension sourde. Diffuse.
Comme si le Niña retenait son souffle.
Comme si les murs écoutaient.
Je me tourne sur la couchette. Inspire. Expire.
Rien ne se calme.
Sam, murmure SADIE dans ma tête. Quelque chose approche.
— Quoi?
Je ne sais pas. Mais je le sens. Une perturbation. Des signatures énergétiques multiples.
Je m’assieds. Tends l’oreille.
Le silence est trop épais. Trop parfait.
Puis ça arrive.
Des mains.
Brutales.
Précises.
On m’arrache à ma couchette avant que je comprenne ce qui se passe.
Mon corps n’est pas encore réveillé que déjà il chute. La lumière du couloir me frappe de plein fouet. Blanche. Crue. Trop forte. Mes yeux brûlent. Le monde bascule.
Une poussée violente.
Mon visage s’écrase contre la paroi métallique de la cabine.
Un craquement sec.
Pas un bruit extérieur.
À l’intérieur de ma tête.
Une douleur fulgurante explose dans mon crâne. Trop vive pour être pensée. Je hurle sans le vouloir. Un cri primaire. Réflexe.
Le goût du sang envahit ma bouche.
Mes bras sont tirés violemment en arrière. Quelque chose se referme autour de mes poignets avec un clac magnétique définitif.
Menottes.
Professionnelles.
Pas de bavure. Pas d’hésitation.
Une main fouille mon flanc. Mon pistolet disparaît.
Une part de moi note ce détail.
Une autre panique.
SAM! hurle SADIE dans ma tête. Laisse-moi agir! Je peux les arrêter!
— Non, murmuré-je entre mes dents serrées.
— Ne résiste pas, ordonne une voix filtrée par un casque.
Froide. Mécanique.
Mais...
— Reste cachée, pensé-je avec force. Ne te manifeste pas. Quoi qu’il arrive.
Je sens sa présence se rétracter. Frustrée. Terrifiée.
Mais elle obéit.
Je voudrais répondre aux soldats. Dire que je ne comprends pas. Que c’est une erreur. Que ça n’a aucun sens.
Je n’ai pas le temps.
On me traîne hors de la cabine, pieds nus sur le sol glacé. Le métal mord la plante de mes pieds. Chaque pas m’arrache un grognement. Les couloirs du Niña défilent dans une succession de lumières trop blanches, de silhouettes armées en exosquelettes lourds, de bottes qui résonnent.
Ils sont partout.
Trop nombreux.
Des marines de l’ONU. Une douzaine au moins.
Armés jusqu’aux dents.
Quand on débouche dans la cafétéria, je comprends.
Lexie est déjà là.
À genoux. Face au mur.
Menottée.
Le visage pâle, figé.
Sofia est étendue au sol.
Inconsciente.
Un injecteur vide gît près de sa main.
Sédatif. Ils l’ont droguée sans un bruit pendant sa garde.
Elle n’a jamais eu une chance.
Et Tiny…
Tiny est à genoux aussi.
Entravé.
Du sang coule à l’arrière de son crâne, sombre, épais, maculant le sol en flaques.
Il se débat comme un diable. Ses épaules tremblent. Ses muscles sont tendus à la limite de la rupture. Il essaie de briser le verrou magnétique de ses menottes par pure force brute.
Deux soldats en armure lourde ont du mal à le maintenir.
— Arrête immédiatement de te débattre ou je te neutralise, déclare une voix mécanique.
Tiny crache par terre. Du sang.
— Va te faire foutre, espèce de lâche.
Il tire sur ses menottes. Les muscles de ses bras gonflent.
— Enlève-moi ces foutues menottes et on verra ce que t’as dans le ventre, connard.
Un silence.
Puis un troisième marine s’avance derrière lui.
Lentement.
Méthodiquement.
Il dégaine un pistolet. Noir. Compact.
L’appuie à l’arrière de la tête de Tiny.
Le monde ralentit.
Je vois tout.
Le doigt sur la gâchette.
Les yeux de Tiny qui se ferment. Résignés.
Lexie qui détourne le regard. Un sanglot étouffé.
Mon cœur rate un battement.
Puis un autre.
— NON!
Ma voix se perd dans le vide.
Le coup part.
Un éclair bleu.
Un bruit sec. Court. Définitif.
Tiny s’effondre vers l’avant comme une masse morte.
Son corps heurte le sol dans un bruit sourd. Lourd.
Ses yeux restent ouverts. Vides.
Le monde se fracture.
Je perds mes repères. Le sol, les murs, le plafond, tout se mélange. Mon cerveau refuse d’assembler les images. Tiny ne bouge plus. Ce n’est pas possible. Pas lui. Pas comme ça.
Je me débats avec une violence animale. Arrache mon bras d’un soldat. Cogne ma tête en arrière. Fracasse un casque.
Ma peau éclate au-dessus de l’arcade sourcilière.
Le sang me coule dans les yeux.
Brouille ma vision.
— Tiny… non… non… NON!
Je ne reconnais pas ma propre voix. C’est un hurlement. Primitif. Brisé.
Lexie s’effondre en sanglots derrière moi. Des sanglots qui déchirent le silence.
Je me libère un instant. Percute le tireur de plein fouet. Son arme glisse hors de sa main. Tombe au sol.
Une fraction de seconde. Une seule.
Puis deux autres soldats me plaquent au sol.
Mon visage est écrasé contre le métal.
Froid.
Indifférent.
Mon cri se brise dans ma gorge.
Tiny ne bouge pas.
Ses yeux sont ouverts.
Vides.
Sam! La voix de SADIE est déchirée. Je sens son cœur! Il bat encore! C’est pas une arme létale!
Mais je n’entends pas. Je ne peux pas.
Il respire, Sam! Il RESPIRE! insiste SADIE, désespérée.
Je ne l’entends toujours pas.
— Relèvez-le, ordonne calmement une voix.
Comme s’il parlait d’un objet.
Comme si rien ne venait de se passer.
On me tire brutalement sur mes pieds. Mes épaules hurlent de douleur. Quelque chose craque dans mon épaule droite. Je m’en fous.
Un homme s’approche.
Grand.
Massif.
Son exosquelette gronde à chaque pas. Les servo-moteurs sifflent.
Il me regarde comme on évalue une menace.
— Où avez-vous caché la docteure Takala?
Sa voix est calme. Professionnelle.
Comme si mon ami ne gisait pas mort à mes pieds.
Je veux répondre. Je veux hurler. Je veux mordre.
Je n’y arrive pas.
Un coup de poing s’enfonce dans mon ventre.
L’air quitte mes poumons dans un râle pathétique.
Je plie en deux. Les soldats me maintiennent debout.
— Je répète, dit le soldat sans élever la voix. Où est-elle?
— MAJOR, ÇA SUFFIT!
La voix tranche la scène comme une lame.
Tous les fusils se tournent.
Docteure Takala se tient à l’entrée.
Debout.
Furieuse.
Ses yeux lancent des éclairs.
— QU’EST-CE QUE VOUS CROYEZ FAIRE?
Elle s’avance sans hésiter. Bouscule un soldat qui tente de la retenir.
— Ces gens m’ont sauvé la vie! Ce sont des héros!
Elle voit le sang. Les corps. Sofia au sol.
Puis Tiny.
Elle se fige.
— Mon dieu…
Son visage pâlit.
— Quelle bande d’abrutis incompétents.
Elle se précipite vers Tiny. S’agenouille brusquement.
Pose deux doigts tremblants sur son cou.
Une seconde.
Deux.
Trois.
Le silence est insoutenable.
Je ne respire plus.
Lexie sanglote doucement.
Puis:
— Il respire.
Takala ferme les yeux. Inspire profondément. Ses épaules s’affaissent.
— Il est vivant. Dieu merci, il est vivant.
Le monde revient d’un coup.
Un sanglot m’échappe. Violent. Incontrôlable.
Mes jambes lâchent. Je tombe à genoux.
Les soldats me rattrapent. Me forcent debout brutalement.
Mais je m’en fous.
Tiny respire.
C’est tout ce qui compte.
Takala se relève. Fulmine.
— Arme à impulsion neurologique, crache-t-elle en fusillant le major du regard. Il est assommé Sam, pas...
Elle s’avance vers les soldats. Pointe un doigt accusateur.
— Détachez-les. Maintenant.
Silence.
Les soldats ne bronchent pas. Leurs visages restent impassibles.
— Docteure Takala, avec tout le respect que je vous dois… dit l’officier de derrière.
— Je me fous de votre respect, major! coupe-t-elle. Ces gens sont sous ma protection. Détachez-les immédiatement ou je vous garantis que vous allez le regretter amèrement.
— Major? demande un soldat.
L’officier hésite. Ses mâchoires se contractent.
Puis il hoche la tête. Raide.
— Libérez-les.
Les menottes se déverrouillent avec un claquement sec.
Je frotte mes poignets. La peau est marquée. Rouge. Brûlante.
Lexie est aidée à se relever. Tremblante. Elle se jette dans mes bras. Je la tiens. Ses sanglots résonnent contre ma poitrine.
— C’est fini, murmuré-je. C’est fini. Il va bien. Tiny va bien.
Deux soldats soulèvent Tiny avec précaution. L’emmènent vers l’infirmerie.
D’autres s’occupent de Sofia.
Je reste là.
Haletant.
Vidé.
Couvert de sang.
Takala s’approche de moi. Me regarde dans les yeux.
— Vous êtes en sécurité, Sam.
Elle pose une main sur mon épaule.
— Ça va aller maintenant. Va à l’infirmerie, cette coupure n’est vraiment pas belle.
Puis elle se penche légèrement. Baisse la voix. À peine un murmure.
— Ne parle de SADIE à personne.
Ses yeux sont durs. Sérieux.
— Personne ne doit savoir qu’elle existe.
Elle marque une pause. Lourde.
— Certains secrets ne survivent pas à l’humanité.
Je hoche de la tête.
Elle s’éloigne. Rejoint les soldats qui évacuent Tiny et Sofia.
Les portes se referment derrière les marines.
Le Niña n’est plus un refuge.
Il est devenu une scène de crime.


