Ils viennent me chercher six heures plus tard.
Deux soldats. Armures impeccables. Visières opaques.
— Mercer. Suivez-nous.
Pas une requête. Un ordre.
Je me lève. Sofia me regarde. Tiny aussi.
Je hoche la tête.
Les militaires m’escortent dans un silence clinique.
Deux soldats devant. Deux derrière. Bottes synchronisées sur le sol trop propre.
Couloir blanc. Éclairage constant. Le UNS Alexandria vibre doucement autour de nous, une respiration mécanique, régulière, rassurante.
Un mensonge.
Je marche, mains menottées devant moi, encore engourdi par tout ce que je n’ai pas le droit de comprendre.
SADIE est là, en retrait. Silencieuse. Tendue comme moi.
Puis l’odeur me frappe.
Subtile d’abord.
Écœurante ensuite.
Sucrée. Épaisse. Organique.
Je m’arrête net.
— Vous sentez ça?
Les soldats échangent un regard. L’un d’eux active brièvement son capteur environnemental.
Un bip. Puis un autre. Plus rapide. Plus insistant.
— Anomalie biologique, murmure-t-il dans son casque.
Je n’ai pas besoin de confirmation.
Je vois la traînée.
Une substance brunâtre, visqueuse, étalée sur le sol du couloir. Elle serpente le long de la paroi, disparaît sous une porte blindée à moitié entrouverte.
Des lumières rouges clignotent au-dessus.
SALLE DES COMMUNICATIONS.
Mon cœur rate un battement.
— Non… murmuré-je.
Sam… La voix de SADIE se crispe. C’est l’Acanth. Je le sens.
— Putain de merde…
Le premier soldat s’approche de la porte, arme levée.
— Central, ici Delta-Quatre. On a un Code Amber au niveau trois, secteur communications. Demande de renforts immédiats.
La radio grésille. Pas de réponse.
Le soldat pousse doucement la porte.
Elle glisse en silence.
Et la scène à l’intérieur se révèle.
Figée dans un chaos obscène.
Les consoles sont allumées. Des écrans défilent à une vitesse incompréhensible. Des symboles. Des coordonnées. Des schémas que je reconnais trop bien maintenant.
Les Horizons.
Les corps des officiers gisent au sol. Trois. Non, quatre. Immobiles. Vidés. Leurs squelettes en uniforme nous regardent. Leurs orbites béantes figées dans une dernière expression de terreur.
L’air est saturé de cette odeur sucrée, presque écœurante.
Au centre de la pièce, penché sur les interfaces, l’Acanth.
Plus maigre qu’avant.
Plus abîmé. Des plaques de sa carapace sont fissurées. D’autres manquent complètement. Du liquide noir s’écoule de ses blessures. Il laisse des traces sur le sol.
Mais vivant.
Et concentré.
Ses membres s’étendent, se rétractent, interagissent avec les consoles comme s’il avait toujours su comment faire. Comme s’il comprenait.
Des trajectoires s’alignent à l’écran. Des impulsions. Des signaux.
Mon dieu, murmure SADIE. Il utilise le réseau de communication du vaisseau. Il se connecte aux Horizons.
— CONTACT! crie un garde.
Trop tard.
L’Acanth se retourne.
Ses yeux multiples nous fixent. Brillants. Intelligents.
Il me reconnaît.
Je le sais.
Le combat est bref. Brutal. Désespéré.
Les soldats ouvrent le feu. Gauss-rifles. Projectiles hyperveloces.
L’Acanth bouge. Vite. Trop vite.
Il bondit. Frappe avec précision chirurgicale. Un soldat tombe, la gorge arrachée dans un geyser de sang. Un autre est projeté contre le mur derrière moi, son armure se fracasse.
Le bruit des armes résonne dans la salle, se mêle aux alarmes qui hurlent maintenant à plein régime.
Je recule. Trébuche sur le corps du militaire mort à mes pieds.
L’Acanth s’avance vers moi. Lentement. Délibérément.
Ses yeux semblent pétiller d’appréhension. Ou de plaisir.
Sans mon accord, ma main droite, toujours menottée, agrippe le pistolet suspendu à la ceinture du soldat sur lequel j’ai trébuché.
Pistolet Plasma PA-13.
BIP.
Lumière verte.
< ACCÈS ADMINISTRATEUR >
< UTILISATION AUTORISÉE >
Mes bras se lèvent de leur propre accord. Sans que je le décide.
Braquent le pistolet sur l’Acanth.
La créature continue d’avancer.
Il m’évalue. Une fraction de seconde.
Puis il se projette.
Mon doigt appuie sur la détente.
La décharge frappe la créature de plein fouet.
Plasma superchauffe. Blanc-bleu. Aveuglant.
Directement dans le thorax. Parfaitement centré.
Il hurle.
Un cri aigu, presque métallique, qui traverse mon crâne comme une lame.
Il vacille. Ses membres tremblent.
Mon pistolet fait encore feu. Une fois. Deux fois. Trois fois.
Les tirs sont parfaitement alignés. Calculés. Trop précis pour provenir d’un cerveau humain.
Chaque tir frappe exactement où les plaques de carapace sont absentes. Où la chair est exposée.
Les décharges de plasma se creusent un chemin à travers la chitine.
Jusqu’au cœur de l’Acanth.
Des plaques de sa carapace explosent.
Du liquide noir gicle sur le sol devant moi.
Il s’effondre enfin. Son corps heurte le sol. Fume. Se convulse une dernière fois.
Puis s’immobilise.
Je baisse les bras. Mes mains tremblent violemment.
Sam… je suis désolée. Je n’ai pas demandé. Mais tu allais mourir.
— Je sais. Merci.
J’ai pris le contrôle de ton corps. Sans permission.
— Tu m’as sauvé la vie. C’est suffisant.
Je respire à peine. Mon cœur cogne dans ma poitrine.
Les alarmes continuent. Les soldats survivants se relèvent. Dégainent leurs propres pistolets plasma et vident chacun une cellule énergétique sur la créature déjà morte.
Jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une pulpe fumante. Méconnaissable.
Ils me regardent. Échangent des regards.
— Comment vous avez… commence l’un d’eux.
Il s’arrête. Secoue la tête.
Ils ont vu. Les tirs impossibles. La précision surhumaine.
Mais ils ne disent rien.
— Cible neutralisée, annonce finalement l’un d’eux dans sa radio.
— Je répète, cible neutralisée.
Je fixe le corps de l’Acanth. Inerte. Brûlé. Détruit.
Sam… La voix de SADIE est étrange. Tendue.
— Quoi?
L’écran de la console.
Je lève les yeux.
Un des moniteurs clignote encore.
< TRANSMISSION CONFIRMÉE >
< SIGNAL ENVOYÉ >
< HORIZONS ACTIFS >
< DESTINATAIRES MULTIPLES >
Le message clignote une dernière fois avant de disparaître.
Mon sang se glace.
Il n’était pas en train d’envoyer le signal, murmure SADIE. Il l’avait déjà envoyé. Il était juste… en train de vérifier.
— Vérifier quoi?
Que ça avait marché.
Le message était déjà parti.
Silence.
L’air autour de nous explose.
Des dizaines de soldats. Des officiers. Des médics.
Des voix crient. Des ordres fusent.
Quelqu’un m’arrache le pistolet des mains.
On me plaque contre le mur avec une telle force que je sens mes côtes craquer.
— LAISSEZ-LE!
La voix du major Everett tonne dans la pièce.
Il entre. Visage identique à celui de Tiny mais plus dur. Le côté gauche marqué par la cicatrice qui traverse son visage.
Il regarde la scène. Les corps. Les soldats morts. L’Acanth fumant.
Puis moi.
— Vous l’avez tué.
— J’ai eu de la chance.
Il me fixe un long moment. Puis hoche la tête.
Il se tourne vers les soldats.
— Emmenez-le. Soins médicaux. Débriefing complet.
Il se tourne vers les techniciens qui arrivent une fois la pièce sécurisée.
— Et je veux savoir comment cette créature a pu s’introduire dans le vaisseau… Et ce qu’il foutait dans cette salle.
Trois heures plus tard, je suis dans une autre pièce.
Plus grande. Plus confortable. Mais toujours verrouillée.
Un officier supérieur entre. Insignes dorés. Visage sévère mais pas hostile.
— Lieutenant Mercer. Je suis le Commandant Chen. Officier exécutif de l’Alexandria.
Il s’assoit en face de moi.
— Nous avons analysé les systèmes. L’organisme tentait d’accéder à notre réseau de communication longue distance. S’il avait réussi…
Il secoue la tête.
— Les conséquences auraient été catastrophiques. Des milliers de vies. Peut-être des millions.
— Vous avez neutralisé la menace avant qu’elle puisse compromettre nos systèmes.
Je hoche la tête lentement.
— J’ai fait ce que j’ai pu.
Il me regarde droit dans les yeux.
— Vous avez empêché une catastrophe, Lieutenant Mercer.
— Au nom de l’ONU et de l’équipage de ce vaisseau… merci.
Le Commandant se lève.
— Vos charges sont levées, Lieutenant. Vous et votre équipage serez transférés dans les quartiers diplomatiques. Des gardes seront assignés à votre protection.
Il marque une pause.
— On ne rentre pas sur Terre alors?
— Pas immédiatement, vous connaissez la chanson... Débriefings. Rapports. Procédures.
Il tend la main.
Je la serre.
— Bienvenue à bord, Lieutenant.
La porte se referme derrière lui.
Je reste seul.
Dans le silence.
Quelque part, au-delà de tout ce que l’humanité croit contrôler…
Quelque chose a entendu.
Et quelque chose répondra.
Peut-être bientôt.


