Le matin suivant, l’ambiance sur la passerelle est lourde, pâteuse, comme un lendemain de veille sans l’alcool ni les souvenirs agréables qui viennent justifier le mal de tête. Une gueule de bois psychologique.
Personne ne parle de l’alerte nocturne.
Personne ne mentionne la structure que je suis le seul à avoir vue.
Personne ne croise mon regard trop longtemps.
Ils appliquent tous la règle non écrite de la survie en espace profond :
si ce n’est pas dans le journal de bord, ce n’est jamais arrivé.
Si on fait semblant assez longtemps, peut-être que ça deviendra vrai.
Les consoles bourdonnent doucement. Les écrans projettent leurs données comme si rien d’anormal ne s’était produit. Le Niña fait semblant d’être un vaisseau parfaitement sain, parfaitement rationnel.
Et l’équipage joue le jeu.
Avec une détermination presque désespérée.
Nous terminons la cartographie autour de la géante gazeuse de 40 Eridani. Une monstruosité magnifique. Hypnotique. Des nuages ocres et violets s’enroulent sur eux-mêmes en spirales infinies, striés d’éclairs internes qui claquent sans jamais atteindre la surface visible. Une planète qui se bat contre sa propre atmosphère dans une guerre perpétuelle.
— Aucune signature biologique, aucune cité de cristal, et définitivement aucune oreille pointue, soupire Lexie en fermant son rapport. Gene Roddenberry doit se retourner dans sa tombe.
Tiny souffle par le nez. Raj esquisse un sourire fatigué.
Je souris aussi. Un réflexe social.
La pression familière pulse déjà derrière mes yeux. Lointaine. Régulière. Comme un tambour étouffé.
— Désolé, Lex. Pas de logique pure ni de salut vulcain aujourd’hui. Juste du gaz, de la glace et beaucoup trop de radiations.
— C’est nul, grommelle-t-elle, sans réelle conviction.
La planète, elle, n’a rien à faire de nos déceptions de geeks.
— Capitaine, annonce Raj en fronçant les sourcils, on a un problème avec le dernier drone Magellan.
Je me penche vers son écran, posant une main sur le dossier de son siège.
— Coincé dans la haute atmosphère. Les vents sont trop violents. Si je tente une approche directe, il rebondit sur la couche thermique comme un galet sur l’eau.
Je serre les mâchoires. Perdre un Magellan, ce n’est pas juste une ligne comptable. C’est un coussin de sécurité en moins. Une erreur qu’on n’a pas les moyens d’assumer.
— Je lance une simulation, dit Lexie, déjà plongée dans ses calculs. Il me faut trois minutes.
— On n’a pas trois minutes, répond Raj. Quarante secondes avant qu’il passe derrière l’horizon.
Je regarde l’écran principal.
Les chiffres défilent.
Pression.
Densité.
Vecteurs.
D’habitude, ce sont des abstractions que je laisse aux spécialistes. Aujourd’hui… quelque chose change.
Les chiffres cessent d’être des chiffres.
Ils deviennent des formes.
Des flux.
Des volumes en mouvement.
Je ne calcule pas.
Je vois.
La planète n’est plus un objet lointain. C’est un système cohérent, hostile mais lisible. Je sens presque ses courants, ses pressions, comme une résistance sur ma propre peau.
Une pensée parasite me traverse l’esprit, absurde, déplacée : c’est exactement comme quand Sofia m’expliquait ses diagnostics, quand tout s’alignait soudainement.
Puis la pression revient, plus ferme. Plus directive.
La solution est là. Évidente. Comme une porte entrouverte.
Ma bouche parle avant que j’aie décidé de l’ouvrir.
— Incline le nez de quatre degrés vers le bas. Poussée latérale gauche à douze pour cent. Plein gaz. Maintenant.
Le silence tombe.
Raj se fige. Lexie lève la tête d’un coup. Tiny cesse de taper.
— Capitaine…, commence Raj prudemment. C’est contre-intuitif. Les vents dominants vont…
— Fais-le. Trois secondes.
Ma voix est plate. Trop plate. Et je le sais.
Raj me regarde. Puis regarde Lexie. Puis Sofia.
Sofia soutient mon regard une fraction de seconde de trop. Quelque chose passe dans ses yeux. Pas de la confiance. Pas du doute. Une inquiétude plus profonde.
Puis Raj obéit.
Le Niña s’incline. Les propulseurs latéraux grondent. Les alarmes passent en orange.
Une seconde.
Deux.
Puis le vaisseau glisse.
Sans heurt.
Sans résistance.
Comme s’il suivait un rail invisible.
Le drone apparaît devant nous, intact, suspendu dans une poche stable.
— Capture confirmée, annonce Tiny, la voix blanche.
Raj lâche les commandes, les mains tremblantes.
— Bordel… c’était chirurgical… c’était parfait.
Lexie fixe son écran. Puis moi.
— Le calculateur vient de finir, dit-elle doucement. Inclinaison trois virgule neuf cinq degrés. Poussée onze virgule huit pour cent.
Elle relève les yeux. Il n’y a aucune admiration dans son regard.
— C’est impossible, Sam. Trop de variables. Personne ne peut faire ça de tête. Pas en deux secondes.
Sofia pivote lentement sur son siège, bras croisés.
— Tu as triché, Mercer, avoue-le… Tu avais déjà vu les prévisions cette nuit ?
Elle penche la tête.
— Tu n’es certainement pas devenu le fils caché d’Einstein pendant ton sommeil.
Une micro-seconde de soulagement me traverse. L’humour. Le lien. Le nous.
Puis la pression dans mon crâne pulse, satisfaite.
Je ris. Un rire trop rapide.
— Pifomètre, dis-je. Intuition de pilote. De la vieille école. J’ai eu de la chance.
Je hausse les épaules.
— Je devrais aller m’acheter un billet de loto.
Personne ne rit.
Tiny ne dit rien. Son silence est plus lourd que n’importe quelle accusation.
— On a le drone, conclus-je, forçant l’autorité dans ma voix. Cartographie complète. Mission accomplie.
Je marque une pause.
— Raj, prépare le saut. On quitte ce système.
Je regarde mes mains sur l’accoudoir.
Elles sont stables.
Parfaitement stables.
— Trajectoire calculée, annonce Lexie. Système suivant : Ross 154.
— Condensateurs à pleine capacité, confirme Raj.
La pression derrière mes yeux revient. Plus forte. Impatiente.
— Allons-y.
Une alarme rouge explose sur mon écran.
— Raj ! Annule !
— Impossible, Cap ! Les commandes sont verrouillées !
Ses doigts volent. Rien ne répond.
Les champs gravitationnels s’enroulent autour du vaisseau.
Ce n’est pas un saut.
C’est une prise de contrôle.
— Coupez l’alimentation ! crie Tiny.
— Déjà essayé !
La présence dans mon crâne est calme. Déterminée.
Elle a changé les coordonnées.
Le Niña tremble. Les lumières vacillent.
Sofia se lève à moitié de son siège.
— Sam…?
Et nous sautons.
Dans le vide.
Vers ailleurs.


