Je regarde mon reflet dans le miroir du bloc sanitaire de ma cabine.
C’est le seul véritable avantage d’être capitaine : pas besoin de partager ses chiottes.
Le type qui me regarde en retour a la quarantaine bien entamée. Des yeux verts cernés. Une barbe rousse taillée court qui ferait hurler mes anciens sergents-instructeurs. J’ai pris quelques kilos autour de la taille depuis que j’ai quitté les forces, mais je mets ça sur le compte d’un problème de gravité artificielle. Les biscuits n’ont rien à voir là-dedans.
Je porte deux doigts à ma tempe gauche et effleure un point à peine visible sous ma peau. Un petit renflement, pas plus gros qu’un grain de riz. Un vestige de mon passage dans les forces spatiales de l’ONU.
L’implant intra-crânien s’active dans un léger picotement familier.
Un clignement, et l’affichage HUD s’illumine en périphérie de ma vision : heure locale, statut du vaisseau, compte à rebours avant le saut.
13:47:12 heure du vaisseau. Tous systèmes nominaux. 00:03:28 avant séquence de saut.
C’est l’heure.
Je quitte ma cabine. Les sons du Niña m’enveloppent aussitôt. Le ronronnement grave des réacteurs à fusion. Le claquement régulier des systèmes thermiques qui évacuent la chaleur dans le vide. Le bourdonnement sourd des condensateurs qui montent lentement en charge, comme un prédateur qui gronde.
Le vaisseau se prépare.
Moi aussi.
J’ai acheté le Niña il y a dix ans avec ma prime de départ anticipée. Quinze ans de loyaux services dans la Navy spatiale de l’ONU. Une situation impliquant un supérieur incompétent et des ordres que j’ai refusé de suivre. Le tout étouffé par la hiérarchie. Une poignée de main, un chèque généreux, et me voilà à mon compte.
Un gars doit savoir quand couper ses pertes, pas vrai?
Alors j’ai signé leurs accords de confidentialité, empoché le chèque, et filé avec ma décharge honorable.
Hooah.
Je m’étais enrôlé à la sortie du secondaire. À trente-trois ans, quand ils m’ont montré la porte, j’étais trop jeune pour vivre de mon allocation militaire. Le privé offrait au moins une illusion de liberté.
Et puis être explorateur interstellaire avait toujours été mon rêve de gamin. Je m’imaginais découvrir de nouveaux mondes, rencontrer des civilisations extraterrestres...
Bon. J’ai peut-être trop regardé de films de science-fiction.
Mais nous y voilà. Un équipage sous contrat avec le Bureau de la Colonisation, à la recherche de mondes habitables. Et franchement, c’est génial. On découvre de nouveaux systèmes, on cartographie l’inconnu, et on est payés pour ça.
Je monte l’escalier central vers la passerelle. Les portes pneumatiques s’ouvrent devant moi avec un sifflement satisfaisant.
Rajesh Malik est déjà à son poste, affalé dans son siège comme un chat au soleil. Né sur les villes flottantes de Vénus, cheveux noirs et teint basané, mais parlant comme un cowboy du Texas. Un paradoxe sur deux jambes.
— On est en position, Cap, dit-il sans se retourner, les mains dansant sur les commandes de vol avec l’aisance de quelqu’un qui fait ça depuis vingt ans.
À sa droite, Lexie Howard. Petite blonde britannique, compacte et intense. Le genre ultra-compétente qui te fait sentir légèrement stupide juste en respirant dans la même pièce. Virée de l’Académie Navale pour avoir hacké leur système de sécurité.
Exactement la raison pour laquelle je l’ai engagée.
— Condensateurs à pleine capacité, capitaine, annonce-t-elle. Trajectoire verrouillée sur la cible.
Je m’assois dans mon siège de commandement. Les sangles de sécurité se resserrent automatiquement avec un bruit de succion satisfaisant.
— Bon. On fait ça dans les règles pour le GECO, dis-je en activant l’enregistreur vocal.
Le GECO. Le Galactic Exploration and Charting Office. L’organisme bureaucratique qui encadre notre travail, nous autorise à exister légalement, nous confie des contrats, et nous rappelle régulièrement que cette autorisation peut disparaître d’un simple clic si on dévie du protocole.
Je prends ma voix officielle. Celle que j’utilisais dans mon ancienne vie pour annoncer à mes supérieurs qu’on avait “un léger problème” alors que tout était déjà en feu.
— Ici le capitaine Samuel Mercer, commandant du Niña. Date terrestre : 26 décembre 2154. Nous sommes arrivés à notre point de saut autorisé. Destination : système Luhman 16.
Je marque une pause, plus par habitude que par mise en scène.
— Monsieur Malik, checklist pré-saut?
— Tout est au vert, Capitaine. Condensateurs chargés. Navigation verrouillée. Boucliers de saut actifs.
— Mademoiselle Howard, navigation?
— Verrouillée sur la cible, capitaine.
— Parfait. Initiation de la séquence de saut.
L’IA du vaisseau prend le relais avec son enthousiasme synthétique habituel.
ATTENTION À TOUT LE PERSONNEL. SÉQUENCE DE SAUT INITIÉE. VEUILLEZ BOUCLER VOTRE CEINTURE, REDRESSER LE DOSSIER DE VOS SIÈGES ET RELEVER VOS TABLETTES.
Ok, elle ne dit pas vraiment ça pour les ceintures et les tablettes, mais je l’entends presque.
Le bourdonnement du moteur de saut monte depuis le plancher. Les vibrations me traversent les jambes, remontent le long de la colonne. C’est comme être assis sur une laveuse en mode essorage, avec un risque non négligeable de désintégration moléculaire si quelque chose tourne mal.
Les sauts inter-stellaires ne sont jamais confortables. On plie littéralement l’espace-temps. La physique n’aime pas ça. Nos estomacs non plus.
— 3... 2... 1... SAUT.
Le monde se tord.
Mon estomac me remonte dans la gorge, vient dire bonjour à mes amygdales, puis BAM.
Le silence.
Les écrans se stabilisent. Un nouveau champ d’étoiles apparaît. Luhman 16. Deux naines brunes qui brûlent doucement dans le vide, indifférentes à notre arrivée.
— Statut? demandé-je en relâchant mon souffle.
— Tous systèmes nominaux, répond Raj. Condensateurs en mode recharge. Temps estimé... quatre heures avant qu’on puisse sauter à nouveau.
— Position?
— Exactement où on voulait être, capitaine.
Après m’être assuré qu’on n’avait pas laissé des morceaux de vaisseau derrière, je détache mes sangles et me redresse. La routine post-saut. On a survécu à la physique quantique une fois de plus.
— Beau boulot tout le m...
— C’ÉTAIT QUOI CE BORDEL-LÀ?!
La porte de la passerelle s’ouvre violemment.
Sofia Reyes déboule à l’intérieur comme une tornade. Grande, mince, cheveux noirs en queue de cheval, salopette couverte de graisse, clé à molette brandie comme une arme.
— Raj! Tu pilotes avec des mitaines de four ou quoi?! J’ai des outils qui ont changé de code postal en bas!
Raj lève les mains, sourire tranquille.
— C’est l’inertie, Darlin’. La physique est capricieuse.
— Je vais t’apprendre moi c’est qui qui est capricieuse! J’étais en train de calibrer des instruments délicats. Maintenant, je dois tout recommencer.
— C’est noté, Sofia, dis-je. Je mets une note dans ton dossier : “Aime le calme et la volupté.”
Elle me répond par un doigt d’honneur solennel, suivi d’un clin d’œil qui trahit son affection malgré la colère.
— Et dites à l’ordinateur d’arrêter de gueuler dans tout le navire. La prochaine fois qu’elle me crie dans les oreilles, je l’arrache et je l’expulse par le sas. Vol direct vers l’étoile la plus proche.
Elle repart en bougonnant vers son antre au pont inférieur, laissant une traînée de frustration mécanique derrière elle.
— Elle t’aime bien je crois, dis-je à Raj.
— Je sais. Elle m’a menacé de mort seulement trois fois cette semaine. C’est pratiquement le grand amour.
— Vous devriez sortir ensemble.
— Hum, on enregistre toujours, Patron.
La voix vient de ma gauche. Grave. Profonde. Un grondement tectonique.
Tiny.
Notre scientifique de bord. Docteur en exobiologie et à peu près tout ce qui finit par “-logie”. Mais avec un surnom ironiquement incorrect.
Tiny est un géant afro-américain de près de sept pieds, bâti comme un mur de briques, avec un crâne rasé qui brille sous les lumières de la passerelle.
— Merci, Tiny, dis-je en arrêtant l’enregistreur. Lexie, tu peux couper le passage avec Sofia? Le GECO n’a pas besoin de savoir que notre ingénieure en chef menace l’équipage avec des outils contondants.
— Déjà fait, capitaine.
— Parfait. Raj, t’as le premier quart. Je descends chercher du café. Quelqu’un veut quelque chose?
Tout le monde refuse, sauf Raj qui demande un thé noir.
— Un thé. J’aurais dû le savoir.
— Ouais, mais notre café goûte le diesel, Cap.
— Le diesel a du caractère.
Je descends l’escalier central vers le mess. Devant la distributrice automatique, j’insère un bulbe réutilisable et sélectionne le thé. Dans la surface réfléchissante de la machine, je vois Tiny passer derrière moi dans le couloir, descendant vers le pont inférieur. Il marche avec une lourdeur silencieuse qui fait vibrer légèrement le plancher métallique.
Je décide de le suivre après avoir préparé mon propre café.
L’atelier mécanique sent l’ozone et l’huile chaude. Une odeur familière qui me rappelle mes premiers jours dans la Navy. Tiny est penché sur une sonde d’exploration, ses mains immenses manipulant des composants microscopiques avec une délicatesse fascinante. Comme regarder un ours réparer une montre suisse.
— T’as une minute, T?
Il lève les yeux de son travail.
— Toujours, Patron. Qu’est-ce qui se passe?
— Rien de grave. Je voulais juste savoir... Comment ça a été, en bas, sur Terre?
Il s’arrête complètement. Dépose ses pinces de précision avec soin et se tourne vers moi. Son visage est calme, contrôlé, mais ses yeux racontent une histoire différente.
— Le voyage a été long. Les funérailles... très militaires. Tu sais comment c’est.
Je hoche la tête. Je sais. J’ai assisté à trop de ces cérémonies.
— Des discours. Des drapeaux pliés. Des trompettes qui jouent Taps.
Un petit rictus traverse son visage.
— Ils les aiment leurs discours, dans les forces. Mon père aurait apprécié. Enfin... son genre de cérémonie.
Silence. Lourd.
— Je ne suis pas certain qu’il aurait apprécié ma présence, par contre. Mais ma mère avait besoin que je sois là. Alors j’y suis allé.
— Pourquoi il n’aurait pas voulu que tu sois là?
Il hésite, frottant ses mains massives l’une contre l’autre comme s’il cherchait à effacer quelque chose d’invisible.
— Mon père ne m’a jamais pardonné de ne pas avoir continué la tradition familiale. Toute ma lignée a servi dans l’armée depuis la Deuxième Guerre mondiale. Mon grand-père en Corée. Mon père au Vietnam et sur Mars. Mes oncles un peu partout entre les deux.
Il regarde ses mains comme si elles appartenaient à quelqu’un d’autre.
— Que j’aie fait des études et fini dans le privé, pour lui, c’était une trahison. Il ne me l’a jamais dit directement, mais je le voyais dans son regard. Chaque fois qu’on se croisait.
Je connais ce poids. Celui des attentes non satisfaites. Celui qui ne disparaît jamais vraiment, qui reste coincé quelque part entre les côtes.
Je m’approche et lui serre l’épaule. C’est comme serrer un tronc d’arbre recouvert de muscles.
— Écoute, T. Chacun a le droit de tracer sa propre route, mon frère. T’as fait ce qui était bon pour toi. Et je te le redis parce que c’est important : on est vraiment contents de t’avoir ici. T’es pas juste un membre d’équipage. T’es chez toi sur le Niña.
Un sourire timide, presque vulnérable, fend son visage imposant.
— Merci, Patron. Ça fait du bien d’être de retour à la maison. La vraie.
— Bon, arrêtez de brailler comme des fillettes sinon je vais devoir faire une tournée de câlins, et ça va être malaisant pour tout le monde.
Sofia est appuyée contre le cadre de porte, un chiffon gras à la main, une expression qui oscille entre l’amusement et la tendresse.
— Désolée d’interrompre votre moment Brokeback Mountain, les gars, mais Tiny, j’ai besoin de tes bras de gorille pour déplacer un module de recyclage. Et toi, Sam, ton thé refroidit. Raj va chialer qu’on le néglige.
On rit tous les trois.
Ça, c’est le Niña.
Une bande de bras cassés et de rejetés qui ont fini par former quelque chose de plus solide qu’une unité militaire réglementaire.
Une famille.
Dysfonctionnelle, bruyante, et légèrement cinglée, mais une famille quand même.
Je remonte vers la passerelle, la tasse tiède entre les mains, un sourire aux lèvres.
L’univers peut bien nous observer en silence.
Pour l’instant, on avance.
Et c’est tout ce qui compte.


