Après deux autres cycles de saut-recharge-saut, on arrive enfin à la lisière de l’espace cartographié. Cette fois, pas de balise de navigation bien propre, pas de couloir officiel balisé par le GECO avec ses tolérances en police jaune.
Devant nous, c’est l’inconnu.
Le vrai.
Lexie fait ses calculs en silence. Concentrée. Son regard ne cligne presque pas, comme si elle avait peur que l’univers profite d’une seconde d’inattention pour déplacer les chiffres. Elle verrouille la cible sur l’étoile principale du système HIP 32349, puis transfère les données vers le contrôleur du moteur de saut.
— Cible verrouillée.
Raj acquiesce. Je me cale dans mon siège. Les sangles se resserrent automatiquement, comme si le Niña essayait de me garder en vie malgré moi.
Le saut s’exécute.
Problème.
On sort trop près. Beaucoup trop près. Une étoile bleu-blanc occupe la moitié de l’écran principal, massive, violente, tellement brillante que les filtres automatiques plongent la passerelle dans la pénombre.
Le vaisseau hurle.
ALERTE. NIVEAUX THERMIQUES CRITIQUES. INTÉGRITÉ STRUCTURELLE COMPROMISE.
Mon estomac se tord. L’implant me balance une alerte, fréquence cardiaque 142, cortisol en hausse. Je cligne deux fois pour la fermer.
— Bordel... état des systèmes, Lex?!
— On est sortis trop près, crie-t-elle par-dessus l’alarme. La charge thermique dépasse les marges. Les échangeurs saturent.
— Raj, saut d’urgence!
— Négatif, Capitaine. Chaleur résiduelle. Le générateur va fracturer.
Merde.
— Boucliers au max. Larguez les dissipateurs. Coupez tout ce qui n’est pas vital.
Je me tourne vers Raj.
— Éloigne-nous. Pivot complet. Présente-lui notre ventre. Le bouclier est plus épais en dessous.
Mes mains tremblent sur les accoudoirs. J’essaie de les contrôler. Elles ne m’écoutent pas.
— Et vas-y mollo sur les poussées. Les amortisseurs inertiels sont coupés. Trop de G et on finit en bouillie.
— Reçu.
Le Niña grince. Les plaques de coque se contractent. Quelque chose claque dans les ponts inférieurs. Un bruit sec qui me fait grimacer.
Les minutes suivantes, Raj arrache des manœuvres qui ne devraient pas exister. Le vaisseau pivote comme un ballon de plage dans une tempête. Mes côtes cognent contre les sangles à chaque correction. Une sueur froide dégouline dans mon dos malgré la chaleur qui monte. Ma bouche est sèche. J’essaie d’avaler. Ma gorge refuse de coopérer.
Puis la gravité artificielle disparaît.
Tout ce qui n’est pas attaché se met à flotter.
Un stylo traverse la passerelle au ralenti. Une tablette heurte une cloison. Clac. Raj serre les dents, mains collées aux commandes. Une veine pulse sur sa tempe. Lexie agrippe son terminal et continue de lire les chiffres qui défilent. Ses lèvres bougent silencieusement. Elle calcule.
THUD. THUD. THUD.
Les dissipateurs surchauffés se détachent un par un. Je les regarde partir sur l’écran externe – des morceaux du Niña qui dérivent dans le noir. Chaque largage me fait grimacer. On va avoir une facture salée à la prochaine escale.
Si on arrive à la prochaine escale.
Lentement, péniblement, la température redescend pendant qu’on dérive loin de l’étoile.
— Bloody hell... souffle Lexie. Les niveaux se stabilisent.
L’alarme s’éteint. Les lumières cessent de clignoter.
TEMPÉRATURES STABILISÉES. SYSTÈMES NOMINAUX.
Je relâche un souffle que je retenais depuis trop longtemps. Mes épaules s’affaissent. Mon cœur cogne encore comme un marteau-piqueur. Je ferme les yeux une seconde. Juste une. Pour me convaincre qu’on est toujours en un seul morceau.
— Expérience franchement désagréable. Évitons de recommencer. État général?
— Systèmes au vert, répond Lexie.
Elle avale sa salive. Ses doigts tapotent nerveusement sur la console, un tic que je ne lui ai jamais vu.
— L’énergie émise par cette étoile dépasse largement les modèles standards. J’ai fixé le point d’émergence trop près. Pas assez de marge.
Elle baisse les yeux vers sa console. Une fraction de seconde.
Pour Lexie, reconnaître une erreur, c’est comme arracher une dent sans anesthésie. Et là, elle vient de s’en arracher toute une rangée.
— Je recommande qu’on prenne du recul. Diagnostic complet avant de déployer la balise GECO.
— Bonne idée. On éviterait que les prochains à venir ici finissent en toast.
Je me tourne vers Raj.
— Micro-saut. Sept secondes-lumière. Direction opposée.
Le micro-saut s’exécute sans problème.
L’étoile rapetisse sur les écrans. Sa lumière devient supportable.
— C’ÉTAIT QUOI CE DÉLIRE?!
La voix de Sofia explose via l’intercom.
— Vous travaillez sur votre bronzage?! J’étais à deux secondes de purger le plasma. On allait perdre le confinement!
— Ouais... désolé, Sof. Petite erreur de calcul.
— PETITE ERREUR?! Tu sais quoi, Mercer? Je sais exactement quoi t’offrir à Noël. Mathématiques pour les nuls par l’auteur You Are A Dumbass.
La communication se coupe.
Silence sur le pont. Chacun digère le fait qu’on vient de frôler la mort. Raj fixe ses écrans de navigation. Lexie ne lève pas les yeux de sa console. Tiny reste immobile, bras croisés.
— Bon. On se reprend. Lexie, rapport complet d’ici une heure. Tiny, qu’est-ce qu’on a?
Tiny se racle la gorge.
— Système binaire, Patron. L’étoile principale, celle qui a failli nous griller, est de type A. Jeune et instable. Sa compagne, c’est une naine blanche. Un cadavre.
— Planètes?
— Affirmatif, mais décevant. Une géante gazeuse en orbite autour de l’étoile bleue. Un corps rocheux autour de la naine blanche. La gazeuse contient des gaz rares, l’autre est probablement riche en métaux lourds. Ce n’est pas le klondike mais ça paiera les factures.
Je hoche la tête.
— Ok. Raj, déploie la balise, puis nous amène nous en orbite géostationnaire autour de la gazeuse. On lance les drones extracteurs, on refait le plein, et on passe la nuit ici. Assez d’émotions pour aujourd’hui.
Le Niña glisse vers notre station-service improvisée.
Je dois descendre voir Sofia.
Le pont mécanique est plus chaud, plus dense. L’odeur d’ozone et de métal chaud me frappe en arrivant. Sofia est penchée sur une console, regard fixé sur les logs du réacteur comme si elle pouvait l’engueuler à coups de diagnostic. Ses cheveux sont détachés. Inhabituel. Elle ne les détache jamais pendant le travail.
— Vas-y. Défoule-toi. Je suis prêt.
Elle me lance un regard noir. Soupire. Secoue la tête.
— Elle a passé proche celle-là, Sam.
Sa voix est plus basse que d’habitude. Fatiguée.
— Trop proche. Un jour, notre chance va tourner.
— Je le sais bien. Mais on est en territoire inconnu. C’est normal qu’on accroche quelques nids-de-poule.
Elle se tourne vers moi. Ses épaules sont tendues. Elle ouvre la bouche, la referme. Respire. Ses doigts pianotent contre la console, nerveux, rapides.
Puis, dans un souffle:
— Un jour, tes improvisations n’arriveront pas à nous sortir du pétrin et on ne s’en sortira pas.
Les mots restent suspendus entre nous. Je les laisse planer quelques secondes. Parce que c’est vrai. Elle a raison. Et on le sait tous les deux.
— J’ai demandé à Lexie de doubler les marges de sécurité. Ça ne se reproduira pas.
Elle hoche la tête. Un peu apaisée. Retourne à ses écrans.
— Les échangeurs s’encrassent. Il faudra les changer à la prochaine escale. La coque a des micro-fissures, mais mes robots de maintenance s’en occupent.
Elle marque une pause.
— C’était une bonne idée de montrer le ventre à cette garce d’étoile.
— Je fais de mon mieux, Sofia. Je m’occupe du souper ce soir. Soufflez un peu.
— Ok, mais pitié, pas ton pain de viande. J’ai encore l’arrière-goût. On aurait dit du caoutchouc assaisonné à la tristesse.
Je ris en remontant.
On est en vie. Le vaisseau a tenu. On a du café.
Pour l’instant, c’est tout ce qui compte.
Quelques heures plus tard, la cafétéria du pont intermédiaire baigne dans la lumière diffuse de la géante gazeuse. L’immense planète occupe tout le flanc tribord. Des bandes atmosphériques bleutées et ivoire tourbillonnent lentement. La lumière qu’elle reflète donne à la pièce une teinte froide, presque irréelle.
Personne ne parle. Les fourchettes raclent doucement les assiettes. Le pain à l’ail disparaît vite. Une odeur d’ail et de beurre flotte encore dans l’air. Confirmation que j’ai réussi quelque chose de bon ce soir.
— Ok... concède Sofia après quelques bouchées. Ton spaghetti est... mangeable.
Le plus bel hommage culinaire que je recevrai de sa part.
Tiny mange avec une application presque cérémonielle. Chaque bouchée est mesurée, respectueuse. Raj observe la planète entre deux bouchées, une lueur dans les yeux que je reconnais. De l’émerveillement. Pur et simple. Lexie est assise le dos droit, terminal posé à côté de son assiette.
Éteint.
Venant d’elle, c’est une victoire. Peut-être même un miracle.
— Elle est magnifique, souffle Raj.
La géante gazeuse tourne lentement. Des tempêtes gigantesques dérivent dans son atmosphère, certaines plus larges que la Terre. Une lune passe dans l’ombre, minuscule point sombre glissant sur un océan de nuages.
— Ça me rappelle pourquoi on fait ça, dit-il doucement. Pas pour les contrats. Pas pour le GECO.
Il marque une pause.
— Juste... pour ça.
Je hoche la tête.
— Ouais.
Pendant un instant, tout semble plus simple. Un vaisseau stable. Un équipage entier. Un repas chaud.
Lexie brise le silence.
— Les drones continuent de transmettre. Rien d’anormal.
— Tant mieux, répond Sofia. J’aimerais passer au moins une nuit sans que quelque chose essaie de nous tuer.
Tiny avale sa bouchée, puis ajoute calmement:
— Tu sais, Sofia, statistiquement, ce genre de phrase augmente les probabilités de l’inverse.
Sofia le regarde.
— Tiny?
— Ouais?
— Tais-toi et mange.
Il obéit avec un petit sourire.
Je reporte mon attention vers l’écran.
La géante gazeuse continue sa danse silencieuse. Majestueuse. Indifférente à notre présence. Indifférente au fait qu’on a failli mourir il y a quelques heures.
Et quelque part dans ce système qu’on vient de cartographier, dans l’ombre de cette naine blanche morte, quelque chose nous observe.
Quelque chose qui attend son tour.
Pas pressé.
Juste patient.


