On est là, assis dans la cafétéria, à digérer mes spaghettis et à admirer le paysage. Faut admettre que la vue est imprenable. La géante gazeuse remplit l’écran tribord, un monstre magnifique de bandes bleues, blanches et sarcelles qui s’enroulent comme de la peinture fraîche. Ça bouge lentement, majestueux, comme si la planète respirait.
C’est hypnotisant.
Même Sofia, qui a normalement l’air d’être née en chialant contre un moteur défectueux, ne dit rien. Tiny mange avec une application presque religieuse, chaque bouchée mesurée. Raj a ce regard de gosse devant un feu d’artifice. Lexie est assise droite, thé à la main, terminal posé près de son assiette.
Éteint.
Le terminal de Lexie émet un petit ding poli qui tranche le silence confortable.
Elle le retourne, fronce les sourcils, tapote l’écran. Ses yeux parcourent les lignes à une vitesse qui me rappelle pourquoi je la paye plus cher que mon propre confort.
— C’est particulier ça, dit-elle avec son flegme britannique habituel. Tiny, je t’envoie quelque chose. J’aimerais ton avis sur cette anomalie.
Elle fait glisser les données vers le terminal du grand bonhomme. Tiny sort son propre appareil, qui a l’air d’un jouet dans ses mains de géant. Il plisse les yeux, marmonne un truc incompréhensible, puis active le projecteur holographique au centre de la table.
Une version miniature du système apparaît, flottant au-dessus du sel et du poivre. Une géante gazeuse énorme, une étoile bleue brutale à distance, et plus loin, autour d’une naine blanche morte, un petit caillou noir qui a l’air de n’avoir jamais connu le concept de joie.
— Qu’est-ce qu’on regarde? je demande.
Tiny manipule l’image. Le cratère principal de la planète rocheuse se met en évidence. Puis un flash violent, figé en image thermique.
— Les capteurs passifs ont enregistré un pic d’énergie massif, gronde Tiny. Ça vient de la planète rocheuse.
— Un volcan?
Tiny me lance un regard qui dit clairement: Sam, t’es sérieux?
— Négatif. La magnitude est mille fois supérieure à une bombe atomique. Et le timing est étrange.
Il agrandit la ligne temporelle du scan. Un marqueur rouge s’affiche.
— Survenu exactement au moment où on est sortis du saut.
Il tape une autre commande.
— Et il y a un signal. Regardez.
Je sens mon estomac se resserrer. Cette fois, ce n’est pas la sauce tomate.
— Ça veut dire quoi?
Tiny tape une commande. Une série de chiffres apparaît en rouge au-dessus de la table, comme si l’univers avait décidé de nous faire un exposé en mathématiques.
— 1, 3, 5, 11, 13, 17, 23…
Lexie se fige une fraction de seconde. Sa tasse de thé s’arrête à mi-chemin de ses lèvres.
— Des nombres premiers, souffle-t-elle.
Personne ne parle pendant quelques secondes.
Tout le monde note mentalement la même chose, sans que personne n’ose la dire trop fort. Dans l’espace, il y a des choses qu’on préfère garder dans sa tête le plus longtemps possible, juste pour ne pas leur donner plus de réalité.
Des nombres premiers.
C’est le langage le plus simple et le plus arrogant de l’intelligence. Ça dit: on n’a pas besoin de votre alphabet. On n’a pas besoin de vos sons. On sait compter. On sait structurer. On sait vous faire remarquer qu’on existe.
Je dépose ma fourchette. L’appétit vient de se faire expulser par le sas.
— Lexie, les drones extracteurs sont rentrés? je demande, la bouche soudain sèche. On ne bouge pas tant que le matériel n’est pas arrimé.
— Le dernier est en train de se vider dans les réservoirs, confirme-t-elle en vérifiant son écran. Réserves pleines. On peut sauter n’importe quand.
Je hoche la tête.
On est prêts.
Est-ce qu’on est en état? Ça, c’est une autre question. J’ai un équipage claqué, un vaisseau encore chaud de notre quasi-crémation, et un truc qui vient de nous envoyer un bonjour mathématique depuis un caillou mort autour d’une naine blanche.
Raj se racle la gorge, brisant le silence tendu.
— On ne devrait pas se reposer un peu avant de foncer dans le tas, Cap? demande-t-il, hésitant. La planète sera encore là demain matin. On a eu une grosse journée.
Il a raison. Logiquement.
Mais mon instinct fait ce qu’il fait toujours quand ça sent le danger: il se met à gueuler.
— Je sais qu’on est claqués, Raj. Mais si c’est un vaisseau qui s’est écrasé? Si ce signal est un SOS déclenché par notre arrivée?
Lexie ne me contredit pas. Elle ne hausse pas la voix. C’est pire. Elle pose simplement sa tasse avec un soin exagéré.
— Capitaine. Une explosion de cette magnitude… rien n’aurait pu survivre à l’impact.
— Je suis d’accord avec Lex, Patron, ajoute Tiny. Vaisseau vaporisé.
Je me frotte le visage. Ils ont raison. Ils ont même raison d’une façon irritante. Le problème, c’est que quelque chose vient de s’allumer pile à notre arrivée.
Et ça, ce n’est pas un accident.
— On ne sait pas ce que c’était, dis-je. Je propose qu’on saute là-bas et qu’on se mette en orbite haute. On scanne la surface. On diffuse un message. On avise.
Sofia se lève avec un bruit de chaise qui grince.
— Si tu veux mon avis, dormir en orbite autour d’une boule de gaz ou d’un caillou mort, ça ne change pas grand-chose. Autant aller voir si y’a pas du monde qui étouffe là-bas.
Je me lève aussi.
— Allez. Tout le monde sur la passerelle. On va voir qui nous a sonné les cloches.
Le saut est court, précis.
On émerge près d’une planète sombre, grêlée de cratères, éclairée par la lueur blafarde de la naine blanche. C’est un cimetière géologique. Pas de nuages. Pas d’océans. Pas de mouvement. Juste de la roche figée et des cicatrices d’impacts millénaires.
— Le signal s’est arrêté dès notre arrivée, annonce Lexie. Comme s’ils savaient qu’on était là.
Un frisson me parcourt l’échine.
— On est en direct?
— Affirmatif.
Je prends le micro. La procédure, c’est la procédure. Ça rassure le cerveau quand le reste commence à ressembler à un cauchemar.
— À l’attention de l’émetteur du signal. Ici le capitaine Samuel Mercer du vaisseau Niña. Nous sommes en orbite et prêts à porter assistance. Répondez, s’il vous plaît.
Silence.
Juste le grésillement statique des haut-parleurs, ce bruit qui te donne toujours l’impression que quelqu’un respire juste derrière toi.
On réessaie. En français. En anglais. En espagnol. En mandarin. Tiny tente même une version en créole. Rien. Le caillou reste muet comme une tombe.
— Toujours rien? je demande après la dixième tentative.
— Non, Capitaine. Soit ils sont timides, soit ils sont morts.
— Bon. Lexie, fais jouer notre message en boucle. On garde une vigie. Je prends le premier quart. Allez dormir. On a besoin de vous frais demain.
La nuit est longue.
Je passe mon temps à fixer le cratère géant sur l’écran principal, une tasse de café tiède à la main, à attendre un signe de vie qui ne vient pas. Les secondes défilent. Le genre de secondes qui semblent plus longues parce que ton cerveau compte toutes les façons dont ça pourrait mal tourner.
Mes yeux brûlent. Je cligne. Relis les mêmes relevés pour la vingtième fois. Rien ne change.
Le lendemain matin, quand je retourne sur la passerelle après une douche rapide et un changement de vêtements, Raj est déjà là, pieds sur le tableau de bord, en train de gratter sa guitare comme si l’univers lui devait un refrain.
— Salut Raj. Du nouveau en bas?
Il pose sa guitare avec soin.
— Calme comme le deuxième été qui précède la première neige, Cap.
Je fronce les sourcils.
Le deuxième été qui…? Ah, laisse faire. C’est du Raj tout craché.
— Toujours rien? Le message tourne en boucle?
— Toute la nuit. J’ai même essayé en hindi et en tagalog. Pas un son.
Je m’assois dans mon fauteuil, frustré. Ça me gosse. Ça me gratte derrière le crâne comme une démangeaison que je ne peux pas atteindre.
— Je comprends pas. Ils s’allument comme un sapin de Noël atomique quand on arrive, ils nous envoient des nombres premiers pour prouver qu’ils sont intelligents, et quand on dit bonjour poliment… silence radio. C’est quoi leur problème?
Raj hausse les épaules.
— C’est très intrigant, en effet.
— Intrigant? C’est tout un casse-tête, oui. Attends…
Je me redresse d’un bond. Mon café manque de se renverser.
— C’est ça. C’est un casse-tête. Ils veulent voir si on comprend.
Raj cligne des yeux.
— Un casse-tête? Mais pourquoi ils…
Je ne le laisse pas finir. Je dévale l’escalier vers la cafétéria, prenant les marches deux par deux.
Tiny est en train de finir un bol de gruau gros comme un saladier. Le genre de portion qui ferait pleurer un nutritionniste.
— T! Les nombres d’hier. Ce n’est pas juste un bonjour. C’est une devinette.
Tiny me regarde, cuillère en l’air. Il prend deux secondes.
— C’est possible, Patron. On renvoie le signal?
— Ça vaut la peine d’essayer, dit Lexie en déposant sa tasse de thé, déjà en train de se lever.
On remonte sur la passerelle. L’ambiance a changé. On n’est plus en attente passive. On est en mode résolution de problème. Même Sofia est là, appuyée contre le cadre de porte, l’air sceptique, mais présente. C’est sa façon de dire qu’elle y croit quand même un peu.
— Je t’envoie le fichier, Lex, dit Tiny. Diffuse sur toutes les fréquences.
Lexie s’exécute avec sa précision habituelle. Les haut-parleurs restent muets, mais l’émission part, propre, froide, mathématique.
On attend.
Une minute.
Deux.
Cinq.
Rien.
— Je ne comprends pas, je marmonne en tapant nerveusement des doigts sur l’accoudoir. J’étais sûr de mon coup. On a envoyé la séquence exacte?
Sofia lâche un soupir bruyant, comme si elle était en train de perdre un pari contre l’univers.
— On a fini de jouer aux devinettes? On perd du temps et de l’argent à attendre un signal fantôme. Je vais préparer le vaisseau pour le saut. C’est une perte de temps.
Elle tourne les talons.
— Attends… dit Tiny.
Pas fort. Mais ce ton grave que je lui connais. Celui qui dit: problème.
Il fixe son écran comme si la machine venait de l’insulter personnellement.
— La série n’est pas complète.
Je me tourne vers lui, le cœur qui s’accélère.
— Quoi?
— Il manque cinq nombres dans la séquence. Entre un et cent.
Je sens un frisson me traverser.
Pas de peur.
De reconnaissance.
— C’est ça, dis-je en me levant. C’est un test. Ils veulent qu’on complète la séquence.
Tiny hoche la tête.
— Les nombres manquants sont: 2, 7, 19, 41, 67.
Lexie ne perd pas une seconde.
— Transmission en cours.
À l’instant exact où elle confirme l’envoi, l’écran principal s’illumine.
Un rayon de lumière blanc-bleu jaillit du centre du cratère géant, perçant l’obscurité comme un phare dans la nuit. Pas un faisceau diffus. Pas une lueur tremblotante. Un trait net, vertical, impossible, comme si quelqu’un avait tracé une ligne au couteau dans le noir.
— Holy crap, lâche Sofia, revenue sur ses pas malgré elle. C’est quoi ça?
Lexie zoome l’image avec des doigts qui volent sur sa console. Au centre du cratère, là où il n’y avait que de la poussière quelques secondes plus tôt, une structure cristalline brille maintenant de mille feux.
Elle fait une douzaine de pieds de haut.
Et elle pulse d’une lueur interne, comme un cœur qui bat.
Mais la lumière n’est pas tout à fait stable. Elle palpite avec un léger retard, comme si elle hésitait avant d’exister. Comme si la structure devait décider, à chaque battement, si elle était réelle ou juste une idée qui prend forme.
— Je ne sais pas ce que c’est, dit Lexie d’une voix tendue, mais je n’ai jamais vu une formation géologique faire ça.
Tiny analyse les relevés. Silence complet. Son visage ne bouge presque pas, mais ses yeux s’agrandissent légèrement.
Si Tiny est troublé, on a un problème.
— C’est du cristal pur, gronde-t-il finalement. Ça émet de l’énergie, mais les lectures sont incohérentes. Trois valeurs différentes selon l’angle d’observation.
Il relève la tête.
— Patron… ça ne devrait pas être possible.
Je regarde la structure qui brille sur l’écran, hypnotique et profondément inquiétante.
C’est une invitation. Ou un piège. Ou quelque chose qui ne fait pas encore la différence entre les deux.
Mais on est allés trop loin pour reculer maintenant. Pas après avoir répondu correctement à leur petit test.
— Lex. D’autres signaux? D’autres mouvements?
— Rien, Capitaine. Juste le phare de cristal.
Je prends une grande respiration. Je sens le poids du vaisseau au-dessus de nous, même en orbite. Je sens aussi le poids de la décision qui vient. Une décision de capitaine.
— Ok. Tiny, Sofia, allez vous équiper. On descend voir de quoi ça a l’air. On prend le Dragon.
— Le Dragon? répète Sofia en haussant un sourcil. T’es sûr que tu veux sortir cette antiquité?
— C’est le seul moyen de descendre sans poser le Niña. Et je ne vais pas risquer tout le vaisseau sur un coup de dés.
Je me tourne vers Raj et Lexie.
— Vous restez ici. Vous surveillez nos arrières et vous gardez le moteur chaud. Si ça tourne au vinaigre, je veux pouvoir déguerpir au plus vite. Compris?
— À vos ordres, Capitaine, répond Raj, le visage sérieux pour une fois.
Lexie acquiesce, déjà en train de créer une check-list qui ferait pleurer le GECO d’émotion.
Je regarde une dernière fois la lumière bleue qui pulse sur l’écran.
Mon instinct me hurle que c’est une mauvaise idée.
Mais ma curiosité hurle plus fort.
— Allons voir ce qui a décidé de nous répondre.


