Les drones prospecteurs quittent le Niña un à un dans un silence presque cérémoniel.
Sur l’écran principal, leurs trajectoires s’affichent en traits pâles qui s’éloignent lentement de nous, se déployant comme une constellation artificielle autour du système que nous nous apprêtons à quitter. Chacun suit une courbe précise, calculée, optimisée, sans la moindre hésitation.
Ils vont analyser les composants de la géante gazeuse, de ses anneaux, et des ceintures d’astéroïdes. Ils iront là où nous ne pouvons pas rester. Là où le temps n’a plus vraiment d’importance.
Ils observeront pour nous, enregistreront tout et laisseront derrière eux une traînée de sondes qui seront probablement actives beaucoup plus longtemps que nous.
Il y a quelque chose de déprimant là-dedans. Ces machines survivront peut-être à nos erreurs, à nos décisions bancales, à nos vies trop courtes. Elles feront leur travail sans se poser de questions, sans douter, sans jamais ressentir cette fatigue étrange qui me ronge depuis que j’ai quitté l’infirmerie.
Depuis que quelque chose semble avoir décidé d’élire résidence dans mon système nerveux.
Puis les prospecteurs reviendront vers la borne GECO et tomberont en mode veille. Jusqu’à ce qu’on passe les récupérer. En attendant, chaque kilooctet de données accumulées paiera les factures et nous permettra de continuer. D’aller toujours plus loin.
Je m’adosse à mon siège, laissant mon poids s’y déposer sans résistance. Mes épaules se relâchent.
— Drones prospecteurs en route. Récupération prévue dans… six semaines, annonce Tiny.
— Ouais, répète Sofia en croisant les bras. Si on ne se fait pas bouffer par quelque chose d’ici là.
— Au moins, ça nous sauverait la paperasse au retour. De nos jours, mourir est étrangement plus simple que de justifier pourquoi on est encore vivant.
— Statistiquement improbable, réplique Tiny sans lever les yeux de son terminal.
— Pas statistiquement rassurant, grogne-t-elle en retour.
Je souris à peine. Un réflexe social plus qu’une vraie réaction. L’humour fonctionne normalement comme un amortisseur, mais là il glisse sans vraiment accrocher. Comme si mon cerveau avait oublié comment traiter les blagues.
— Lexie, dis-je. Prochain système sur la liste?
Elle lève la tête de son terminal, encore imprégnée de l’excitation technique qui accompagne toujours une mission proprement exécutée.
— Oui, Capitaine. Notre prochain système sur la liste est…
Ses doigts glissent rapidement sur l’interface. Puis elle ralentit. Ses sourcils se froncent. Elle se fige une fraction de seconde de trop.
— 40 Erida… Ce n’est pas sérieux. Comment j’ai pu manquer ça?
Un silence minuscule tombe sur la passerelle. Pas lourd. Juste assez pour que je relève la tête.
— Quoi?
— 40 Eridani. Le système… celui-là.
— Celui-là quoi?
Elle me regarde avec un mélange d’embarras et d’excitation mal contenue, comme si elle hésitait à assumer ce qu’elle s’apprête à dire.
— Le système de Vulcain, dans Star Trek.
Sofia éclate de rire, un vrai rire franc, libérateur.
— Sérieusement? La vieille série avec le…
Elle lève la main droite, tente de séparer ses doigts en signe vulcain, grimace devant son incapacité anatomique, puis abandonne pour me faire un doigt d’honneur bien senti.
— On dirait bien que notre geek de bord est sur le point d’orgasmer.
Lexie hausse les épaules, les joues prenant une jolie teinte rosée, mais son sourire est trop large pour être feint.
— Je sais. C’est ridicule. Mais… quand même. C’est un vrai système. Trinaire. Stable. Et historiquement intéressant.
— Tu ne l’avais pas remarquée sur la liste avant? demandai-je, plus pour jauger que par réelle curiosité.
Elle hésite une fraction de seconde. Ses yeux dérivent légèrement vers la gauche.
— Non… enfin… j’imagine. On a tellement de systèmes cette fois-ci, et avec tout ce qui s’est passé…
Elle balaie ça d’un geste rapide, presque nerveux.
— Mais c’est cohérent avec notre trajectoire de retour. Pas illogique.
Je hoche lentement la tête.
Quelque chose ne colle pas. Lexie ne rate jamais ce genre de détails. Jamais.
— Très bien. Alors on met le cap sur 40 Eridani.
Rajesh lance la séquence de saut sans commentaire. Les champs s’enroulent autour du vaisseau comme une respiration inversée. L’espace se plisse, se replie sur lui-même. Le Niña glisse hors de ce qui ressemble encore vaguement à la réalité.
Puis tout se stabilise.
— Arrivée confirmée, annonce Lexie en manipulant sa console avec une énergie presque contagieuse.
Sur l’écran apparaît le système stellaire: trois étoiles lointaines, une géante gazeuse massive ceinturée d’anneaux pâles, et une procession ordonnée de lunes.
— On déploie la borne, je nous amène en orbite autour de la géante gazeuse, on envoie les Magellan et on punch out pour la soirée, Cap? demande Raj, déjà en train d’ouvrir la procédure standard.
Je me penche en avant.
— Non. Pas cette fois.
Tous les regards se tournent vers moi.
— On va se placer autour de cette lune-là.
Je pointe une petite sphère grise, lointaine, bien plus excentrée que les autres. À peine remarquable au premier coup d’œil. Un caillou perdu au bord du système.
Tiny cligne des yeux, surpris. Il tape une commande rapide pour afficher les données.
— Celle-là? Patron… elle est sur une orbite elliptique à l’autre bout du système. C’est un caillou de glace morte. Pas de champ magnétique, pas de ressources, pas vraiment d’intérêt.
— Et c’est loin, renchérit Sofia en consultant sa jauge de consommation avec une grimace. On va brûler du carburant pour rien, Sam. Normalement, on se cale près des géantes pour profiter de l’assistance gravitationnelle.
Ils ont raison. C’est illogique, du gaspillage, et pourtant l’idée n’est pas une option dans mon esprit. C’est une certitude. Une pression froide à l’arrière de mon crâne, comme une main invisible qui pousse mes pensées dans une direction précise. Ce n’est pas une envie. Ce n’est pas une intuition.
C’est une direction.
Une nécessité.
Je cherche une justification: le calme, les interférences réduites, la sécurité... Mais les mots restent bloqués dans ma gorge. Je ne peux pas l’expliquer sans mentir. Et je refuse de mentir.
Je ne peux que l’imposer.
Je me tourne vers Lexie. Je ne cligne pas des yeux. Je ne laisse aucune place à la discussion.
— Fais-le.
Le silence tombe sur la passerelle. Lourd. Épais. Inconfortable.
Ce n’est pas le ton habituel de nos échanges. Ce n’est pas une suggestion. C’est un ordre sec, tranchant, qui ne tolère aucune réplique.
Lexie échange un regard inquiet avec Sofia. La question est là, claire, non formulée: Est-ce qu’il va bien?
Puis le professionnalisme reprend le dessus.
— Bien reçu, Capitaine. Trajectoire ajustée pour la lune excentrée. Temps de transit approximatif: deux heures et demie.
Le Niña pivote lentement. Ses propulseurs grondent sourdement, comme s’ils protestaient contre cette décision absurde, et le vaisseau se détourne de la géante gazeuse.
Je ne sais pas pourquoi j’ai choisie cette lune là. Je sais seulement que c’était la bonne. La seule.
La transition en orbite se fait en douceur. Pas de turbulence. Pas d’alerte. Pas même la vibration familière qui accompagne d’habitude les ajustements de trajectoire.
Le Niña glisse dans sa nouvelle position comme si on avait toujours été destiné à s’y trouver.
Dans mon expérience, quand un vaisseau fait exactement ce qu’on lui demande sans discuter… c’est qu’il prépare quelque chose.
— Orbite stabilisée, annonce Raj d’une voix tendue. Tous les paramètres sont nominaux, Capitaine.
— Parfait. On passe en mode veille.
Les lumières baissent d’un demi-ton. Les écrans passent en surveillance passive. Le vaisseau respire au ralenti, comme un animal qui s’endort.
Sofia se lève, brisant la tension.
— Mon tour de cuisiner. Fajitas au menu ce soir.
Tiny grogne en approbation. Raj sourit.
— C’est officiellement la meilleure nouvelle de la journée.
Je devrais sourire aussi. Je devrais avoir faim, mais je n’ai rien. Juste une fatigue lourde. Pas physique, ni vraiment mentale non plus. Quelque chose de plus profond. Comme si penser me demandait plus d’énergie que d’habitude. Comme si mon esprit fonctionnait désormais avec une résistance interne.
— Je vais passer mon tour ce soir, dis-je.
Sofia s’immobilise.
— Tu sautes les fajitas? Toi…
Elle se retourne lentement, les yeux plissés.
— Sam… qu’est-ce qui se passe? Tu vas bien?
— Oui. Juste fatigué.
Elle me regarde une seconde de trop. Ses yeux scannent mon visage comme si elle cherchait une fissure.
— Vous devriez peut-être repasser un scan médical, Capitaine, ajoute Lexie d’une voix prudente.
— Nah. Un peu de repos et ça va aller.
— Si tu refuses mes fajitas, tu as clairement besoin d’un scan médical, Mercer. Ne m’oblige pas à demander à Tiny de t’y emmener de force.
Je soupire, sachant que je ne gagnerai pas cette bataille.
— D’accord.
Lexie se lève aussitôt, presque trop vite.
— Je vous accompagne, Capitaine.
L’infirmerie est plongée dans une lumière douce, apaisante. Les systèmes médicaux s’activent à notre entrée avec des bips familiers. Les bras robotisés se déploient silencieusement comme des insectes mécaniques bienveillants.
Je m’installe sur la table d’examen et elle commence son travail avec des gestes précis, professionnels.
Le scan prend quelques minutes. Je fixe le plafond, essayant de ne pas penser à ce qu’il pourrait trouver.
— Paramètres vitaux dans les normes, annonce Lexie en consultant les résultats qui défilent sur son écran.
Elle fait défiler les données. Puis son regard se fige une fraction de seconde. Ses doigts s’arrêtent.
— Quoi?
Lexie cligne des yeux, comme pour vérifier qu’elle a bien lu.
— Rien. Probablement une interférence du scan. Une fluctuation momentanée.
Je la regarde plus attentivement. Son ton est trop neutre.
— Lex.
Elle inspire doucement, pesant ses mots.
— J’ai cru détecter une émission énergétique extrêmement faible, localisée dans certaines fibres neuronales de votre système nerveux central. Une signature lumineuse transitoire bleutée. Mais c’est probablement une résonance avec le champ médical.
— Probablement, dis-je en me recouchant, la gorge soudain sèche.
Elle marque une pause. Tapote quelques commandes supplémentaires.
— Oh… c’est… remarquable, Capitaine.
Je relève la tête vers elle, le cœur qui s’accélère.
— Remarquable comment?
Ses doigts hésitent une fraction de seconde au-dessus de l’interface.
— La densité osseuse de votre fémur gauche est… anormalement élevée.
Je fronce les sourcils.
— Élevée comment?
Elle zoome une image holographique au-dessus de la table. Une section de mon os apparaît en coupe, flottant dans l’air comme un artefact alien.
— La structure n’est plus... aléatoire. Le tissu osseux s’est reconstruit, mais pas seulement réparé. Sa structure est plus dense, plus compacte que votre valeur de référence. Comme si… votre corps avait profité du traumatisme pour optimiser la résistance mécanique de votre os.
Je la regarde, ne sachant pas si je dois être impressionné ou terrifié.
— Optimiser?
— C’est le terme le plus proche, oui.
Elle inspire lentement, visiblement troublée.
— Pour être claire: votre fémur est aujourd’hui plus solide qu’il ne l’a jamais été. Significativement plus solide.
Un silence s’installe. Lourd.
— C’est problématique? je demande finalement.
Lexie incline légèrement la tête, réfléchissant.
— Pas exactement. Biomécaniquement, c’est même… avantageux.
Elle hésite encore, comme si elle n’osait pas formuler ce qu’elle pense vraiment.
— Mais ce n’est pas un comportement biologique normal.
Je sens un frisson froid me traverser la nuque, descendre le long de ma colonne.
— Donc mon corps a décidé de s’auto-mettre à jour.
Elle esquisse un demi-sourire nerveux, puis redevient sérieuse.
— En quelque sorte…
Je me redresse sur la table d’examen, mes pieds pendent dans le vide.
— Ok, je préférerais que ça reste entre nous.
Elle me regarde, surprise, ses sourcils se soulevant.
— Puis-je vous demander pourquoi, Capitaine?
— L’équipage me regarde déjà comme si j’étais devenu… autre chose. Je n’ai pas envie d’alimenter ça.
Elle hésite, visiblement tiraillée. La procédure l’oblige normalement à consigner toute anomalie médicale.
— S’il te plaît, Lex, dis-je doucement. J’ai besoin de temps pour comprendre ce qui m’arrive. Juste... garde ça pour toi pour l’instant.
Elle soutient mon regard quelques secondes, pesant sa décision. Puis elle hoche la tête lentement et ferme la console d’un geste délibéré.
— Repos fortement conseillé, Capitaine.
— Merci Lex.
Elle pose sa main sur mon épaule une seconde. Un geste simple. Humain.
— Faites attention à vous, Capitaine.
Je hoche la tête, même si je ne suis plus vraiment certain de ce que ça implique désormais.


