Je retourne dans ma cabine et je m’agenouille près de ma couchette. L’éclairage d’urgence clignote par intermittence, comme un cœur en fibrillation, et ça donne à la pièce un air de morgue.
La première chose que je remarque, c’est l’odeur.
L’odeur d’un vaisseau blessé. Plastique chauffé, métal refroidi trop vite, isolant cramé. Une odeur chimique, âcre, qui brûle les sinus.
Une machine qui a frôlé la mort et qui ne sait pas encore si elle a gagné ou perdu.
Je glisse la main sous le lit et je tire une caisse en métal, lourde, aux arêtes froides, marquée du sceau délavé des forces armées de l’ONU. Je ne l’ai pas ouverte depuis des années. J’espérais ne jamais avoir à le faire.
Mon cerveau a presque essayé d’effacer la sensation, la logique même de ce que contenait la caisse. Comme si l’oubli pouvait être une forme de pacifisme.
C’est ridicule. On ne désapprend pas à avoir peur d’un outil. On apprend juste à faire semblant qu’il n’existe plus.
Je pose la caisse sur le sol, près de la couchette, et je reste un instant immobile, la main sur le couvercle froid. Comme si j’attendais que quelqu’un m’arrête. Comme si quelqu’un allait surgir et me dire que ce n’est pas nécessaire. Qu’on va trouver une autre solution.
Personne ne viendra. Je le sais.
Alors je me change rapidement. Pantalon cargo thermique, chemise tactique, couche isolante sous les manches. Pas pour jouer au soldat. Pour survivre. Je serre les sangles, je vérifie les poches. Je fais ce que mon corps a appris à faire quand mon cerveau est occupé à paniquer en silence.
En sortant, je descends vers la soute en évitant les sections éventrées. Le pont inférieur est un désastre. Ici et là, la coque est fendue comme une coquille d’œuf, et la neige s’infiltre déjà en petites langues blanches qui s’accumulent dans les coins.
Si on ne scelle pas ça vite, on va se faire enterrer vivants.
L’ironie me frappe avec une précision chirurgicale. J’ai quitté la Terre et fui dans l’espace pour échapper, entre autres, aux hivers de merde. Et me voilà, à des années-lumière, coincé sur une lune gelée, prêt à jouer les chasse-neige.
Parfois, l’univers a vraiment un sens de l’humour tordu.
Tiny est déjà dans la soute. Il a ouvert une caisse de survie et étale l’équipement sur un conteneur, méticuleux, comme s’il préparait une table d’opération. Parkas blancs à motif camouflage arctique, cagoules isolantes, lunettes de protection, bottes lourdes à semelles thermiques, gants doublés et même des raquettes.
Je fixe les raquettes une seconde, incrédule. On est vraiment rendus là.
Lexie nous rejoint avec trois sacs à dos blancs bourrés de rations lyophilisées, d’eau en sachets, de kits de premiers secours, de chauffe-mains chimiques et de trucs dont on ne se sert jamais… jusqu’au jour où on en a désespérément besoin. Elle a l’air petite au milieu de tout ce matériel, compacte, crispée, comme si chaque pièce de l’équipement lui rappelait que ce n’est plus un exercice. Plus une simulation. Que c’est bien réel.
Je pose ma caisse métallique sur un conteneur. Le bruit résonne dans l’espace vide. Mon pouce trouve le scanner biométrique. Mes doigts hésitent une fraction de seconde.
Un clic sec. Le couvercle s’ouvre.
Cinq pistolets à plasma de classe militaire, rangés sur de la mousse noire, avec leurs étuis et des cellules d’énergie. Modèle PA-7. Militaire. Létal. L’odeur du compartiment me revient d’un coup. Mousse synthétique, huile de stockage, métal froid.
Un parfum de vieille violence qui n’a pas servi depuis longtemps, mais qui n’a pas oublié comment. Qui attend patiemment son heure.
Tiny siffle doucement entre ses dents.
— Ça, c’est du matériel lourd, Patron. Du grade militaire. Où est-ce que vous avez eu ça?
— Un ami d’un ami qui avait besoin de faire de la place dans son inventaire, dis-je, en forçant une voix que je n’ai jamais vraiment aimée. Je lui ai fait une offre qu’il ne pouvait pas refuser.
Lexie me lance un regard qui dit clairement qu’elle n’a pas la force pour mes blagues douteuses.
Je la comprends. Moi non plus, en fait. Mais si j’arrête de faire semblant d’être capable de respirer, si j’arrête de jouer mon rôle, je m’écroule. Je me désagrège.
L’intercom grésille au-dessus de nos têtes. La voix de Sofia craque dans les haut-parleurs.
— Le Dragon est opérationnel, Sam. Les turbines toussent un peu, elles n’ont pas tourné depuis longtemps, mais ça devrait tenir pour un court trajet.
— Bien reçu. Démarre la bête, on arrive.
On s’équipe en silence. Un silence dense, épais, celui où chacun évite de penser à ce qui nous est arrivé il y a quelques heures, et à ce qui peut toujours nous arriver à l’extérieur des murs de notre refuge.
Tiny s’enfonce dans sa parka comme s’il se blindait contre le froid. Comme s’il se préparait au combat. Lexie ajuste sa cagoule deux fois, puis une troisième. Ses gestes sont précis, presque obsessifs, mais je vois la tremblette dans ses doigts, minuscule, trahison du corps. La peur qui s’infiltre.
Je distribue les armes. Le métal est froid même à travers mes gants.
Lexie fixe le pistolet comme s’il s’agissait d’un serpent venimeux. Ses yeux s’élargissent.
— Je ne sais pas me servir de ça, dit-elle, sa voix montant d’un octave.
Je glisse une cellule d’énergie sous le canon de mon arme. Le pistolet s’éveille avec un petit gémissement électrique. Une LED verte s’allume. Le genre de détail qui, autrefois, me rassurait. Qui signifiait que j’étais prêt. Aujourd’hui, ça me donne juste la nausée. Ça me rappelle trop de choses.
— C’est simple, dis-je. Tu pointes le canon vers le méchant et tu appuies sur la détente. Sécurité enclenchée tant que tu n’es pas prête. C’est une assurance vie. Rien de plus.
— Mieux vaut l’avoir et ne pas en avoir besoin… marmonne-t-elle en le prenant avec précaution.
— …que d’en avoir besoin et ne pas l’avoir.
Elle soupire, puis glisse l’arme dans son sac, comme si porter ça à la ceinture la rendait officiellement partie prenante de la violence. Complice. Armée.
Tiny, lui, lutte pour fermer la ceinture autour de sa taille massive. Quand il y arrive enfin, il ressemble à un ours polaire tactique. C’est à la fois rassurant et vaguement absurde.
On monte au niveau supérieur et on entre dans le hangar de la navette.
Le Dragon est une vieille bête. Robuste. Fonctionnelle. Laide comme un outil, et c’est exactement ce qu’il nous faut. Pas de fioritures. Pas d’élégance. Juste de la solidité brute.
Je grimpe à bord et un frisson me parcourt l’échine, qui n’a rien à voir avec le froid. La dernière fois que je suis monté dans cette navette, c’était dans d’autres circonstances. Du sang, un pieu de cristal et de la douleur au point d’en perdre la notion du temps. Ma jambe qui hurlait. Lexie qui criait des instructions médicales.
Je chasse ça de mon esprit. Pas maintenant. C’est pas le moment.
On se sangle dans les sièges, le harnais serrant contre la poitrine. Sofia ouvre les portes du hangar supérieur, et le vent s’engouffre comme une chose vivante, hurlant dans les structures. Sifflant. Griffant. La navette tremble dans ses verrous comme un animal qui veut fuir.
— Soyez prudents, dit Sofia dans nos casques, sa voix teintée d’inquiétude. Et essayez de ne rien casser d’autre, d’accord?
— Promis. On va juste réveiller les morts. Voir ce qu’ils ont à nous dire.
Je décolle.
Piloter en atmosphère, c’est un autre métier. Il faut gérer la portance, le vent, la gravité. Le Dragon tremble, proteste, puis grimpe en se battant contre l’air, arrachant sa masse à la surface. Les turbines font un bruit de gorge malade, comme si elles râlaient d’avoir à travailler après tant d’années d’oubli.
Dehors, c’est un enfer blanc.
Même s’il est près de midi, si le concept de midi a encore un sens ici, l’étoile est déjà basse sur l’horizon, une boule pâle et froide qui donne à tout un air de fin du monde. De crépuscule éternel.
La gravité est faible, un tiers de la Terre, mais les rafales frappent comme si elles avaient un compte à régler. La neige n’est pas juste de la neige. C’est une matière agressive, en grains secs, qui tape sur la verrière comme du sable. Comme des balles de grêle.
Je survole le Niña.
L’image me tord l’estomac. Me coupe le souffle.
Le vaisseau est une plaie ouverte dans la glace. Coque noircie, brûlée, déchirée. Des cratères là où des emplacements de propulseurs ont explosé. Le nez est enfoui dans une montagne de neige soulevée par l’impact, et la tranchée qu’on a creusée s’étire sur des kilomètres derrière.
Une cicatrice géante sur un monde qui n’a rien demandé.
C’est un miracle qu’on soit toujours en vie.
Ou plutôt… un miracle signé SADIE.
Je sens la pression familière derrière mes yeux. Un acquiescement silencieux. Une présence qui observe à travers moi.
Je mets le cap vers le nord, vers l’origine du signal. Dix minutes de désert monotone. Un blanc sale, uniformément hostile. Une ligne d’horizon qui n’en finit pas. Puis une montagne solitaire. Noire. Angulaire. On la contourne.
Et on la voit.
Mon souffle se bloque dans ma gorge.
— C’est quoi ça…?
Une aiguille noire. Un obélisque gigantesque, noir mat, qui perce le ciel comme une lance. Sa surface absorbe la lumière. Aucune neige n’y adhère. Rien ne s’y accroche. C’est parfaitement géométrique. Parfaitement lisse. Menaçant. Totalement alien.
Et à sa base…
Tiny pointe l’écran avec son doigt ganté.
— Dis-moi que je rêve… C’est ce que je pense, Patron?
Après avoir passé sa jeunesse trimballé d’une base militaire à une autre selon les déploiements de son père, Tiny sait reconnaître un poste d’avant-garde militaire quand il en voit un.
Je plisse les yeux, et mon estomac se serre encore.
— Ouais, Tiny. C’est une B.O.A. Une base opérationnelle avancée des forces armées de l’ONU. Aucun doute. J’en reconnais la signature.
La disposition est trop familière. Bâtiment principal modulaire, passerelles couvertes vers les annexes, plateformes d’atterrissage en grille cartésienne. Standard ONU. Préfabriqué. Même la peinture, malgré la neige qui la recouvre, a cette teinte utilitaire déprimante qu’on met sur les choses qu’on veut oublier rapidement.
Sauf que cette base n’existe sur aucune carte.
Un Black Site.
Une base fantôme.
J’active la radio courte portée, ajustant la fréquence militaire.
— Base terrienne de l’ONU, ici le Lieutenant Samuel Mercer. Code d’authentification Alpha-Romeo-Cinq-Sept-Trois. Nous sommes naufragés. Nous avons un blessé grave en stase et requérons assistance immédiate. Répondez.
Silence.
Juste la statique et le souffle du vent, comme si la lune se moquait de nos protocoles.
— Peut-être qu’ils ont évacué… suggère Lexie. Je ne vois aucun véhicule sur les plateformes. Aucune activité.
— L’Armée ne laisse pas une base de cette valeur sans supervision, dis-je, la mâchoire serrée. Même automatisée. Il y a toujours une présence. Quelque chose cloche.
Quelque chose cloche vraiment.
J’avise Sofia par radio, puis j’amorce la descente. Le Dragon se pose sur une plateforme au sud-est. Les turbines hurlent et projettent la neige en rafales violentes.
Personne ne vient à notre rencontre.
Les plateformes sont recouvertes de neige. Une couche épaisse. Personne n’a déneigé ici depuis longtemps.
— On dirait bien qu’il n’y a personne à la maison…
Ma voix sonne faux dans le casque. Trop calme. Trop professionnelle.
— Équipez-vous. On y va.
On descend par la rampe arrière. Le froid nous mord instantanément. Le vent fouette comme un fouet. Même avec les gants, je sens mes doigts devenir maladroits au bout de quelques secondes. Engourdis.
La base est là, à quelques dizaines de mètres, mais chaque pas est une négociation avec la faible gravité et le blizzard.
Je prends la tête, pistolet au poing. Le froid du métal traverse les gants et remonte dans l’avant-bras. Lexie me suit, serrant son sac contre elle comme un bouclier. Tiny ferme la marche, son arme ridiculement petite dans sa main énorme.
On avance courbés vers le sas principal.
Tout est silencieux.
Trop silencieux.
Mort.
La porte est verrouillée. Un voyant rouge clignote faiblement. Le clavier est gelé, recouvert d’une fine couche de givre.
Je tape mon ancien code de service.
ACCÈS REFUSÉ.
CONFINEMENT EN COURS. ACCÈS MILITAIRE RESTREINT.
Je frappe la porte de mon poing ganté.
BANG. BANG. BANG.
Le son est avalé par le vent.
Je frappe encore. Désespéré.
— Allez, bordel! Ouvre-toi, espèce de tas de ferraille!
Et là, je la sens.
Une pression derrière les yeux. Soudaine. Intense. Une migraine qui explose dans mon crâne. Une présence froide qui glisse le long de ma colonne vertébrale.
SADIE.
Je ne l’entends pas. Mais je sais qu’elle est là.
Le clavier émet un bip aigu.
ACCÈS ACCORDÉ.
Un déclic mécanique. Sec. Final.
La porte s’ouvre avec un grincement de métal gelé.
Lexie recule d’un pas, stupéfaite.
— Quoi…? Comment as-tu fait ça? Ce n’est pas possible…
Je ne réponds pas.
Parce que je sais que ce n’est pas moi.
Et parce qu’au moment où la porte s’entrouvre, une odeur nous frappe de plein fouet.
Une puanteur épaisse, sucrée, atroce.
De la viande avariée.
De la chair en décomposition.
Je recule, manquant de vomir dans mon masque. Lexie plaque une main sur sa bouche. Tiny grogne.
— Oh putain… Ça pue la charogne.
Je lève mon arme vers l’obscurité du couloir. Mes mains tremblent. Une lumière d’urgence pulse au fond. Rouge. Intermittente.
— Restez sur vos gardes. Quelque chose de terrible s’est produit ici.
Je marque une pause, la gorge serrée.
— Et je commence à comprendre la raison du silence radio.
Au fond du corridor, dans cette base morte, quelque chose attend.
Patiemment.


