La lumière du vestibule clignote par intermittence, comme si la base respirait encore par spasmes. Chaque flash découpe nos ombres sur le béton brut et les recolle une demi-seconde plus tard, déformées, plus longues, plus menaçantes.
On entre armes levées. Tiny prend la gauche. Je prends la droite. Lexie reste un pas derrière, coincée entre nous comme si nos corps pouvaient la protéger de ce qui colle aux murs. De ce qui est arrivé ici.
Nos lampes découpent des cônes pâles dans l’air. La poussière en suspension scintille à chaque mouvement, comme un ciel de cendre.
L’air est lourd. Pas seulement froid. Lourd, gras, saturé d’une odeur sucrée écœurante qui n’a rien à faire dans un espace militaire. Une odeur qui te colle au fond de la gorge, comme si on avait ouvert quelque chose qui aurait dû rester scellé. Le filtre du masque la coupe un peu, mais pas assez.
Lexie tient bon deux pas. Trois, peut-être. Puis elle a un haut-le-cœur, pivote comme si on l’avait tirée par la nuque, et ressort d’un bond sur la passerelle métallique pour vomir derrière la rambarde. Le son est étouffé par son masque, mais ça ne rend pas ça moins réel.
Je n’ai même pas besoin de la regarder pour comprendre. Mon regard s’ancre sur le bureau d’accueil, au centre du vestibule, comme un îlot de normalité morte. Les panneaux au mur sont encore là, partiellement visibles sous une couche de givre :
PROCÉDURE D’ACCUEIL ZONE SÉCURISÉE BADGE OBLIGATOIRE
Et sous ces mots, comme une blague cruelle, un slogan de recrutement à moitié arraché : SERVIR. PROTÉGER. EXPLORER.
Les mots se moquent de nous.
Assis derrière le comptoir, dans une posture presque tranquille, il y a un soldat. Ou plutôt ce qu’il en reste.
Un squelette en treillis tactique de l’ONU. Les os luisants, jaunis, recouverts d’une substance brunâtre, visqueuse, comme une boue organique qui aurait fait le tri dans un corps humain. Aucune peau. Aucun muscle. Rien. Juste des os et des vêtements intacts, trop propres pour ce qui est arrivé dessous.
Sauf. Au niveau du cœur… une perforation. Simple. Nette. Unique.
Le trou est trop large pour une balle. Trop propre pour une explosion. Et il ne ressort pas de l’autre côté. Pas de déchirure dans le dos. Pas d’impact de sortie.
Une arme blanche ? Un coup de couteau ? Mais quel couteau laisse un trou parfaitement circulaire sans aucune déchirure dans le tissu ?
Même le nom brodé sur l’écusson est visible : PAYNE. Comme si le tissu avait eu une clause de survie. Comme si la mort avait respecté l’uniforme mais pas l’homme.
À ses pieds, un fusil Gauss GR34. Le sélecteur sur tir automatique. Autour, des douilles vides. Pas quelques-unes. Des dizaines, peut-être des centaines. Le genre d’image qui t’explique une scène sans te montrer la bataille.
Tiny s’approche d’un pas, sans jamais baisser son arme. Il respire par le filtre de son masque, mais je le vois froncer le nez quand même. Ses yeux suivent une logique de médecin de terrain : observer, comparer, diagnostiquer.
Il pointe le canon de son plasma vers le sol, juste assez pour ne pas nous viser, pas assez pour se sentir désarmé.
— On dirait un agent corrosif, Patron… mais ça n’a touché que l’organique. Le tissu synthétique n’a rien. C’est sélectif.
Il me lance un regard, grave.
— N’y touchez pas. Pas à mains nues. Pas du tout, si vous pouvez éviter. Cette substance… je ne sais pas ce que c’est, mais ça semble conçu pour dissoudre de la chair.
Je hoche la tête. Mon ventre se retourne. Mais mon cerveau s’accroche à la seule chose qu’il sait faire quand il panique : organiser. Donner un nom à l’horreur. La classer, la rendre compréhensible.
Je balaie les impacts de balles dans le mur derrière le bureau. Ils dessinent un schéma. Ça commence bas, ça monte, ça se resserre, puis ça éclate. Le soldat tirait vers l’intérieur de la base. Il reculait. Il couvrait quelque chose. Une retraite, ou une fuite. Et il a perdu.
Je sors mon terminal. Mon écran se reflète sur la surface noire de mon gant, comme un miroir malade. Je repère la puce RFID encore implantée dans ce qui reste de sa main droite. Des os jaunis articulés autour d’un petit morceau de métal. Je scanne.
BIP.
Les données s’affichent comme une gifle. Sergent Première Classe Joshua Payne. 45e Régiment d’Infanterie Spatiale. Vétéran. Affectation : Freyja. Statut : non confirmé. Dossier médical restreint. Mentions disciplinaires : aucune. Dernier message envoyé : non transmis.
Puis la ligne qui me coupe le souffle. Marié. Trois enfants sur Terre.
Je reste figé une seconde. Trois enfants. Pas des statistiques. Des prénoms, quelque part. Un dessin sur un frigo. Une promesse de retour. Un père qui ne rentrera jamais.
Je télécharge son profil dans notre mémoire locale. Un geste minuscule, inutile dans l’absolu, mais c’est tout ce que je peux faire pour lui maintenant. Si on s’en sort, quelqu’un saura au moins où il est tombé. L’oubli est une deuxième mort. Je refuse de lui offrir ça gratuitement.
Derrière moi, Lexie revient. Le visage blême, les yeux humides. Un filet de vomi gelé accroche le bord extérieur de son masque. Elle l’essuie d’une manche tremblante, comme si ce geste pouvait effacer l’image dans sa tête.
— Je ne sais pas ce qui lui est arrivé, souffle-t-elle, mais je n’ai vraiment pas le goût de finir pareil. On devrait partir. Maintenant. Tant qu’on peut encore.
Tiny ne la contredit pas. Sa mâchoire se serre.
— Cette odeur… ça… c’est mauvais signe, Patron, dit-il en désignant le squelette du bout de son canon. Et ça a été violent. Je ne suis pas certain qu’on soit équipé pour ça.
Je serre la mâchoire. Mon instinct hurle la retraite. Mon corps veut remonter dans le Dragon, verrouiller la porte et faire semblant que cette base n’existe pas. Mais la logique est un animal plus tenace que la peur.
— Je sais. Mais on n’a pas le choix. On doit trouver un communicateur DeepLink. Sans ça, on crève sur cette lune. Lentement. Et s’il y en a un quelque part, c’est ici.
Je baisse les yeux vers le GR34 aux pieds du squelette. Je le ramasse. Le poids est rassurant, comme une promesse de contrôle. De pouvoir. Technologie d’accélération magnétique. Pas de recul. Munitions intelligentes. Le genre d’image qui t’explique une scène sans te montrer la bataille.
Je tente de l’armer. Mon doigt trouve le sélecteur.
Une lumière rouge clignote sur la poignée. Agressive.
UTILISATEUR NON AUTORISÉ. VERROUILLAGE BIOMÉTRIQUE ACTIF.
Évidemment. Mon implant de vétéran est périmé depuis des années. Obsolète. L’arme est liée à l’ADN du sergent Payne. Un presse-papier à dix mille crédits.
Je peste intérieurement. Et je sens la pensée se former en moi, claire, brutale. On a besoin de puissance de feu.
À l’instant même où je formule ça, une douleur vive m’attrape derrière les yeux, comme une pression froide qui s’infiltre sous mon crâne. Un goût métallique envahit ma bouche. Mes doigts se crispent malgré moi sur la crosse. Une onde descend dans mon bras. Pas une sensation humaine. Quelque chose de propre. De précis. D’alien.
Le fusil émet un trille électronique. Aigu. L’écran de contrôle scintille. Des lignes de code défilent à une vitesse impossible, comme si quelqu’un écrivait dans une langue que les machines comprennent mieux que nous. Comme si quelqu’un parlait directement au fusil. Puis tout se fige.
ACCÈS ADMINISTRATEUR. VERROUILLAGE BIOMÉTRIQUE DÉSACTIVÉ.
La lumière passe au vert fixe. Stable.
Je reste immobile une seconde, glacé. SADIE. Elle ne se contente plus d’ouvrir des portes. Elle réécrit des permissions pensées pour résister à des armées entières. Par simple contact. Par proximité. Par symbiose.
Je ravale un frisson et arme le GR34. Le claquement sec de la culasse résonne dans le vestibule comme un coup de marteau sur un cercueil. Définitif.
Lexie me regarde, les yeux écarquillés. Horrifiés.
— Comment… ?
Je secoue la tête. Je ne peux pas expliquer. Je ne veux pas.
— Pas maintenant. Lexie, sors ton arme. Et garde ton doigt proche de la détente.
Elle hésite, puis obéit. Le pistolet plasma ressort, plus léger, plus humain, plus “elle”. Tiny, lui, ne dit rien. Il observe. Il enregistre. Ses yeux ne me quittent pas. Il commence à accepter une vérité qui le dégoûte : on n’est pas seuls, et notre meilleur outil n’est peut-être pas le métal. C’est moi. Ou plutôt ce qui est en moi.
Je fais un pas vers la double porte de sécurité qui mène au cœur du complexe. Une porte blindée, avec deux voyants, un lecteur rétinien, et un clavier de secours. Avant même que je touche quoi que ce soit, avant même que ma main se lève, le voyant passe au vert.
Les portes coulissent. Sans bruit. Sans effort. Comme si quelqu’un avait attendu notre arrivée.
Le couloir principal au-delà est un tableau de fin du monde.
Des corps partout. Soldats. Techniciens en blouse blanche. Civils. Tous dans le même état que Payne : vêtements intacts, mais en dessous, des squelettes recouverts de cette boue organique. Et puis, par endroits, autre chose. Pas seulement “dissous”. Déchiré. Comme si la panique avait été physique, impossible à contenir. Des marques de griffures sur les murs. Des empreintes de mains ensanglantées.
Les traces de sang sur les murs et le sol racontent une lutte désespérée.
Personne n’a gagné ici. Personne n’a survécu.
Des milliers de douilles jonchent le sol, comme un tapis métallique. Elles crissent sous nos bottes. Pourtant, aucune trace évidente d’un corps ennemi. Pas de carcasse criblée de balles. Rien qui ressemble à une victoire ou même à un échange. Juste une défense. Et une défaite.
Je jette un coup d’œil à Tiny. Son pistolet plasma a l’air ridicule dans sa main énorme. Un jouet d’enfant.
Je lui tends le GR34.
— Tiens, T. Ça, c’est plus à ta taille.
Il le saisit d’une main, vérifie la culasse d’un geste instinctif, machinal, et un sourire sombre lui échappe malgré lui. L’arme a l’air d’avoir été fabriquée pour sa carrure. Pour ses mains. Ça ne le rassure pas. Ça le prépare.
Je me penche pour ramasser deux autres GR34 près de corps effondrés. Des squelettes en uniforme. À peine mes doigts touchent-ils le polymère froid que la même pression glacée me traverse, plus rapide, plus fluide. Presque familière maintenant.
BLIP. BLIP. ACCÈS ADMINISTRATEUR.
Je passe la sangle du premier autour de mon cou et tends l’autre à Lexie.
— Prends ça, Lex. Meilleure portée. Meilleure pénétration. On en aura peut-être besoin.
Elle range son pistolet plasma, saisit le fusil à deux mains, et tout son corps accuse le coup. Ses épaules s’affaissent. Elle titube d’un pas, manque de tomber, et l’arme lui échappe presque. Quinze kilos de technologie, plus la batterie, plus le bloc magnétique. Ça ne pardonne pas. Pas pour son gabarit.
Elle souffle, rouge de colère et d’effort. Son visage se crispe.
— Bordel… c’est fait en étoile à neutrons ou quoi ? Je ne peux même pas le lever !
Je retiens un sourire nerveux. Ce n’est pas le moment, mais c’est peut-être justement ça qui nous garde fonctionnels. Sains d’esprit. Lexie lâche le fusil d’assaut avec un bruit mat et récupère son pistolet plasma.
— Je vais garder mon sèche-cheveux, merci. Au moins, j’arrive à pointer le canon.
On avance. Pièce par pièce. Méthodiquement. Comme on me l’a appris. Comme si les procédures avaient encore un pouvoir dans un endroit qui pue la fin du monde. Dans certains bureaux, des écrans sont figés sur des alertes rouges. Dans d’autres, des panneaux d’évacuation sont bloqués en position ouverte. Des traces de pas dans la boue organique. Des marques ensanglantées de gants sur des vitres. Une tentative de barricade qui n’a pas tenu. Des chaises renversées. Des tables poussées contre des portes.
Je scanne encore quelques puces RFID sur des poignets, je sauvegarde des identités, des noms, des visages dans les dossiers, et puis j’arrête. Il y en a trop. Trop de morts. Et chaque seconde ici ressemble à une pièce qu’on dépose dans un parcomètre infernal.
On arrive devant une batterie d’ascenseurs. Lexie pointe la porte de service avec son pistolet.
— Je vote escaliers. Je préfère ne pas être coincée dans une boîte en métal si le courant lâche. Ou si quelque chose décide de couper les câbles.
Tiny approuve, sans hésiter. Sa voix est ferme.
— Je seconde, Patron. Les endroits clos… pas mes favoris.
Je hoche la tête.
L’escalier métallique descend en spirale. L’odeur change au fil des marches. Moins de “sucré”. Plus d’ozone. Plus d’poussière. Comme si l’air ici avait été brûlé, filtré, ou simplement oublié.
Niveau -1. Un long couloir blanc, propre dans son architecture, mais pas dans sa réalité. Laboratoires vitrés. Portes blindées. Panneaux de sécurité. Des noms de salles à moitié arrachés.
…OBIOLOGIE. ANALYSE STRUCTURELLE. QUARAN...
Je m’approche d’une porte. Le verrou se désactive avant même que je touche la poignée. Avant même que ma main ne se lève.
Tiny s’arrête net. Ses yeux se rétrécissent. Lexie déglutit. Un échange de regards, bref, mais clair.
Je sens la pression derrière mes yeux. Un frisson dans la nuque. SADIE nous ouvre la voie. Comme un majordome fantôme. Poli. Silencieux. Terrifiant. Efficace.
On fouille les premiers labos. Microscopes renversés. Centrifugeuses brisées. Échantillons éclatés dans des tiroirs. Rien qui ressemble à un communicateur DeepLink. Rien qui ressemble à une sortie. Juste du chaos scientifique.
Dans un bureau exécutif, je force un tiroir pendant que Tiny surveille le couloir. Je trouve une tablette militaire. Je la saisis. Le métal est froid. Écran noir.
Puis elle s’allume toute seule. Sans que j’appuie sur rien. Pas de mot de passe. Pas de scan rétinien. Pas de demande d’identité. Les dossiers défilent. Trop vite pour des doigts humains. Beaucoup trop vite. Comme si quelqu’un feuilletait tout, en accéléré, sans hésiter. Comme si quelqu’un savait.
Et ça s’arrête sur un fichier précis. TESTAMENT_TAKALA_FINAL.VID
Une vidéo se lance. Le son est au maximum. Brutal. Un grésillement, puis une voix. Je baisse le volume d’un coup, mon cœur s’accélérant.
Sur l’écran, c’est la femme du signal brouillé. Mais cette fois, l’image est nette. Claire. Elle a la cinquantaine. Cheveux roux striés de gris. Yeux verts. Du sang sur la tempe. Une ecchymose sur la joue. Derrière elle, une porte blindée. Elle jette des regards paniqués vers l’angle mort, comme si quelque chose grattait juste hors champ. Comme si elle entendait quelque chose approcher.
— Je m’appelle Docteure Kati Takala, dit-elle avec un accent scandinave marqué, sa voix tremblante. Si quelqu’un voit cette vidéo, transmettez-la aux forces armées de l’ONU immédiatement. Freyja est tombée. Le spécimen a repris conscience. Il s’est libéré.
Le mot “spécimen” me heurte comme une évidence. Comme une révélation. On ne dit pas “spécimen” quand on parle d’un ennemi. On dit “spécimen” quand on parle de quelque chose qu’on a cru contrôler. D’un sujet d’étude.
Elle reprend son souffle, au bord de l’hystérie. Ses yeux sont rouges.
— Il a tué tout le monde. Militaires, civils… personne n’a pu l’arrêter. Et maintenant, il vient pour moi. Je me suis réfugiée dans le bunker du niveau inférieur, mais ce n’est qu’une question de temps. Il sait que je suis là.
Tiny et Lexie se penchent par-dessus mon épaule sans s’en rendre compte, comme attirés par le gouffre. Comme hypnotisés. La docteure avale sa salive. Ses yeux brillent de larmes.
— Envoyez des renforts. Mettez la lune en quarantaine. Atomisez tout le système s’il le faut, mais ne le laissez pas s’échapper. J’ai emporté le seul communicateur DeepLink dans le bunker avec moi… pour l’empêcher d’appeler les siens… s’il y en a d’autres.
Le silence dans la pièce est total. Absolu.
“Les siens.” Ce n’est pas un mot qu’on utilise par accident quand on est paniqué. C’est un mot qui vient d’une hypothèse, d’un dossier, ou d’une peur qu’on a déjà regardée en face. Une peur scientifique.
La docteure pleure maintenant, ouvertement. Sans retenue.
— S’il vous plaît… dites à ma famille que je suis désolée. Que je n’aurais jamais dû venir ici… dans ce Niflheim… Dites-leur que je les aime.
Elle fixe l’objectif, brisée, comme si l’écran était déjà un tombeau. Comme si elle parlait à des fantômes.
— Onni, tu me manques tellement... Sache que je t’attendrai de l’autre côté. Je t’aime, rakkaani.
La vidéo se coupe. Écran noir. Silence.
Lexie tremble. Tout son corps. Tiny a les yeux humides, mais il ne bouge pas. Il encaisse comme il peut. Je baisse la tablette lentement, comme si un geste brusque pouvait réveiller quelque chose dans les murs. Quelque chose qui écoute.
— Ok, dis-je, ma voix plus rauque que je ne le voudrais. On sait où est le communicateur. Dans le bunker.
Je lève les yeux vers le couloir. Vers l’escalier qui descend encore. Vers cette base qui nous a accueillis comme un piège bien élevé.
— Mais on sait aussi qu’il y a un… spécimen en liberté… qui a massacré une garnison entière. Qui a survécu à des centaines… non, des milliers de balles.
Mon instinct hurle la retraite. Mon cerveau calcule. Mon cœur se serre.
— C’est du suicide, dis-je. On retourne au vaisseau. On cherche une autre solution.
Lexie m’attrape le bras. Sa poigne est surprenante. Pas forte, mais déterminée. Comme si elle s’était choisie une colonne vertébrale sur place.
— Non, Sam. On ne peut pas partir.
Je la regarde, stupéfait. Lexie, la prudente, la méthodique. Lexie, celle qui voulait fuir à l’entrée. Elle me fixe droit dans les yeux. J’y vois la peur, oui. Mais aussi quelque chose d’autre. De la détermination. De la rage.
— Cette femme est peut-être encore vivante. Elle est seule, dans le noir, et elle attend la mort. Ou pire. On ne peut pas l’abandonner... Et de toute façon, elle a le DeepLink. Sans lui, on meurt tous sur cette maudite lune. Tous… Sofia. Raj. Nous.
Je veux protester. Je veux dire non avec autorité, comme un capitaine qui contrôle encore quelque chose. Qui a encore du pouvoir.
Mais les murs autour de nous sentent l’absurde. Sentent la mort.
Tiny grogne, voix basse. Grave.
— Lexie a raison, Patron. Si on doit crever de toute façon, autant crever en essayant de faire quelque chose de bien.
Je les regarde. Mon équipage. Des marginaux, des survivants, des gens qui auraient dû ne jamais être ensemble, et qui se retrouvent à prendre des décisions de héros parce qu’il n’y a personne d’autre pour le faire. Parce que nous sommes tout ce qui reste.
Je soupire. Et je sens une impulsion derrière mes yeux. Pas une douleur, cette fois. Pas une pression. Plutôt une présence attentive. Comme une approbation silencieuse. Comme un hochement de tête invisible. SADIE.
— Très bien, dis-je en vérifiant mon fusil.
Le métal clique sous mes doigts.
— Allons chercher la docteure Takala, et ce satané communicateur.
Je me tourne vers le couloir sombre, vers l’escalier qui descend encore, vers le bunker qu’on n’a pas encore vu.
— Direction niveau inférieur. Et priez tous les dieux auxquels vous croyez. Parce que là… on marche droit dans la gueule de quelque chose qu’on ne comprend pas.
Quelque chose qui a déjà gagné une fois.
On avance.
Et la base, autour de nous, reste obstinément silencieuse.
Comme une tombe qui écoute.
Comme un piège qui attend.


