— Bon. Maintenant, il nous reste juste à savoir comment on descend au bunker. Vous avez vu un plan, une signalétique, un truc…? demandé-je, la voix trop haute dans le couloir.
Le son de mes propres mots me paraît obscène ici. Trop vivant. Trop humain. Chaque syllabe se cogne contre le carrelage, rebondit sur le verre des labos, revient vers nous avec un petit délai, comme si la base mâchait ce que je dis avant de me le recracher. Comme si elle digérait ma voix.
À peine ai-je fini ma phrase que la tablette, toujours dans ma main, s’illumine toute seule. Pas de tap, pas de commande. Pas de geste de ma part. Juste… une décision. L’interface saute, et les plans apparaissent: un modèle 3D filaire, étages empilés comme une radiographie d’insecte, avec des couloirs, des sas, des zones “noires” sans données. Un schéma trop propre pour un endroit qui pue la mort.
Lexie se penche sur l’écran, les pupilles accrochées. Dilatées.
— Bordel… souffle-t-elle, sa respiration accélérant. C’est quoi ce truc? Une IA tactique cachée dans la tablette? Un système de navigation automatique?
Je reste immobile une seconde de trop. Une seconde qui trahit. Je sens Tiny derrière moi, lourd, stable, comme un mur. Comme une montagne. Je sens aussi autre chose: la pression familière derrière les yeux, pas une douleur, plutôt une présence qui regarde avec moi. Qui voit ce que je vois. Comme si je n’étais plus propriétaire de mes propres sensations. Comme si quelqu’un d’autre habitait ma tête.
Je soupire. Je m’arrête. Je me tourne vers eux.
Mes jambes me paraissent soudain plus lourdes. Plus froides. Mes épaules s’affaissent. Je suis fatigué de mentir. Fatigué de faire semblant que je contrôle quelque chose, alors que même les portes, ici, répondent à une volonté qui n’est pas la mienne. Fatigué du masque.
— Non, Lexie. Ce n’est pas la tablette.
Je tapote ma tempe du doigt, là où la peau cache le métal. Où l’implant se niche. Le geste est ridicule, comme si je pointais un monstre en disant: “il est là, derrière l’oreille”. Comme si je pouvais montrer l’invisible.
— Écoutez… je n’ai pas été tout à fait honnête avec vous, tout à l’heure, à la cafétéria. J’ai… omis certains détails.
Tiny fronce les sourcils. Son énorme fusil est calé sur l’épaule, canon bas, mais prêt. Toujours prêt. Il me fixe comme on fixe un moteur qui fait un bruit nouveau. Un bruit qu’on ne reconnaît pas.
— Qu’est-ce que tu racontes, Patron?
Je prends une inspiration. L’odeur sucrée est toujours là, plus forte ici, comme si la base l’avait distillée. Concentrée. Je l’ignore. J’essaie.
— Sadie… elle n’est pas dans le système du Niña. Elle n’est pas “branchée” comme une IA normale. Ce n’est pas un programme qu’on peut débrancher. Pas un module qu’on peut désinstaller. Pas un copilote qu’on peut éteindre.
Je cherche mes mots. Je les sens glisser comme des outils trop usés. Inadéquats pour décrire l’impossible.
— Quand le cristal a… explosé. Quand j’ai failli mourir sur cette planète. Quand ma jambe était ouverte et que je perdais mon sang. Sadie était prisonnière là-dedans. Dans le cristal.
Je m’entends parler comme si je racontais la vie de quelqu’un d’autre. Une biographie d’accident. Une histoire qui ne peut pas être la mienne.
— Elle a été enfermée… longtemps. Très longtemps. Des siècles peut-être. Des millénaires.
Je ne sais pas comment je le sais. Je le sais, c’est tout. Comme si une partie de moi avait récupéré un souvenir qui n’est pas né dans un cerveau humain. Qui vient d’ailleurs.
— Elle ne nous voulait pas de mal. Elle ne veut pas de mal. Mais elle n’avait nulle part où aller. Aucun refuge. Alors elle a trouvé un endroit compatible. Le seul disponible.
Je désigne mon crâne.
— Elle s’est réfugiée ici. Dans mon vieil implant neuronal militaire. Dans les circuits. Dans les synapses. Elle est… en moi.
Le silence qui suit est plus lourd que tous les cadavres du niveau supérieur. Plus oppressant que l’odeur de mort. Même les systèmes de ventilation semblent se retenir. Lexie me regarde comme si elle me voyait pour la première fois. Comme si je venais de me démasquer. Pas avec peur, pas exactement. Avec quelque chose entre l’effroi, la pitié, et une curiosité qu’elle n’ose pas nommer.
— Dans ta tête… murmure-t-elle, sa voix presque inaudible. Comme… comme une voix? Comme une possession?
Je secoue la tête lentement.
— Pas une voix. Pas comme dans les films. Pas comme un démon qui chuchote. Plutôt des sensations. Des impulsions. Des images, parfois. Des souvenirs qui ne sont pas les miens. Une pression, comme… comme une main froide derrière les yeux. Comme quelqu’un qui regarde par-dessus mon épaule. Elle me protège. Elle se protège. Elle nous protège. Je crois.
Tiny me fixe longtemps, yeux plissés, comme s’il évaluait une pièce mécanique défectueuse. Comme s’il calculait si je suis encore fiable. Puis il lâche, très simplement, avec ce pragmatisme de soldat qui a tout vu:
— C’est pour ça que tu as l’air d’avoir une migraine de tous les diables chaque fois qu’une porte passe au vert. Ou qu’une arme se déverrouille.
Je hoche la tête.
— Ouais. Ça pince un peu. Parfois plus qu’un peu.
Tiny hausse les épaules, comme si on venait de lui annoncer qu’on avait du sable dans une botte. Comme si c’était un problème logistique mineur.
— Tant qu’elle est de notre côté et qu’elle te fait pas griller le cerveau, ça me va. On a besoin de toute l’aide qu’on peut avoir.
Il pointe un cadavre au bout du couloir, du bout de son canon.
— On a vu pire. On est pire, maintenant.
Lexie ferme les yeux une seconde. Inspire. Expire. Je vois ses lèvres bouger silencieusement. Elle se parle à elle-même, je le vois. Elle range sa panique dans une petite boîte mentale, avec une étiquette inscrite: “plus tard”. Comme elle a toujours fait. Compartimentalisation.
— D’accord, dit-elle enfin, sa voix tremblant à peine. Un capitaine hybride. Cyborg. Possédé. Peu importe le terme. C’est noté. On peut y aller maintenant? J’aime vraiment pas cet endroit. Et j’aimerais encore moins y mourir.
Un sourire fatigué me traverse la bouche. Un sourire reconnaissant.
— Merci. Vraiment.
Je baisse les yeux vers la tablette, sentant le poids du métal dans ma paume.
— Sadie… montre-nous le chemin.
La réponse est immédiate. Trop immédiate. Comme si elle attendait juste que je la nomme officiellement. Que je l’invoque. Que je lui donne la permission.
Une flèche bleue apparaît sur l’écran, flottant au-dessus d’un bureau sur la carte. Une ligne pointillée se trace jusqu’aux ascenseurs avec une fluidité impossible. Puis la flèche pulse une fois. Un petit battement discret. Presque… timide. Presque enfantine. Mais il y a une intelligence derrière. Une intention. Une conscience.
Je regarde mes équipiers. Je hausse les épaules avec une nonchalance forcée. Et j’emboîte le pas au curseur virtuel, comme un homme qui suit l’étoile polaire dans une tempête. Comme un aveugle qui fait confiance à son chien.
On traverse le niveau, armes prêtes, suivant docilement les instructions de Sadie.
L’ambiance a changé. Pas “mieux”. Juste différente. Mes équipiers me lancent des coups d’œil, pas seulement vers la tablette. Vers moi. Vers ma tête. Comme s’ils s’attendaient à voir des étincelles sortir de mes oreilles. Comme si mon crâne était devenu un équipement à surveiller. Une bombe à retardement.
La peur a laissé place à quelque chose de plus stable: une solidarité désespérée. Une acceptation pragmatique. On est dans la merde, mais au moins, on a une carte. Et un guide, même s’il vit dans ma tête. Même s’il n’est pas humain.
Arrivés devant la batterie d’ascenseurs, l’un d’eux émet un ding sonore et ses portes s’ouvrent brutalement.
Le bruit est trop “normal”. Trop propre. Trop banal. Ça sonne comme un hôtel. Comme un centre commercial. Comme un monde où les gens montent et descendent en se plaignant du service. Mon corps réagit avant mon cerveau. Instinct de survie.
Je me jette au sol par réflexe, envoyant valser la tablette sur le béton dans un claquement sonore.
— À terre!
Tiny plonge derrière un pilier, Lexie derrière une caisse métallique. Nos armes se lèvent vers la cabine ouverte. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression que Sadie peut l’entendre. Que tout le monde peut l’entendre. On tient la respiration. On attend le tir. Le mouvement. Le monstre. Le pire.
Rien.
Juste une cabine vide, éclairée par une lumière blanche clinique, stérile, qui attend patiemment. Une boîte parfaite. Une bouche ouverte. Un piège qui ne se referme pas.
Après quelques secondes de silence gênant, pesant, je me relève en époussetant mon pantalon, me sentant un peu idiot. Ridicule.
— Fausse alerte, grommelé-je. Juste le service d’étage. Rien à voir.
Lexie me lance un regard “si on meurt, je te hante pour toujours”. Ses yeux lancent des éclairs. Tiny ne dit rien, mais je vois ses épaules se relâcher d’un millimètre. Juste un millimètre.
Je me penche pour ramasser la tablette. L’écran, en percutant le sol, s’est fissuré en étoile. Des lignes radiales courent sur toute la surface.
— Merde…
Je la saisis, et une décharge me traverse la main. Pas une douleur. Une vibration intense, presque électrique, qui remonte le long de mon avant-bras et hérisse les poils de ma nuque. Mes dents vibrent. Je manque de lâcher l’appareil, mais mes doigts restent crispés dessus comme si quelque chose verrouillait mes tendons. Comme si ma main n’était plus à moi.
Sous mes yeux, le verre semble frémir. Onduler. La fissure ondoie, se liquéfie comme du mercure, et se referme. En trois secondes, la surface est redevenue lisse, immaculée. Parfaite. Et la sensation dans mon bras s’évapore, laissant derrière elle un vide, comme si mon corps venait d’être “utilisé” puis rendu. Comme si j’étais un outil.
Je reste là, à regarder la tablette comme un idiot. Bouche ouverte.
— Ok… ça, c’est nouveau, dis-je, en massant mon poignet. Ça fait mal.
Tiny s’approche, yeux ronds comme des soucoupes.
— Pratique. Elle fait aussi le café? Le repassage?
— Pas encore, T. Pas encore. Mais on peut espérer.
On entre dans l’ascenseur. L’espace est petit, confiné. Les boutons s’illuminent en cascade. Pas un à un comme un vieux système. Tous ensemble, comme un salut militaire. Comme une ovation. Je sens une piqûre légère à la base du crâne. Une caresse froide dans la colonne vertébrale. L’écran affiche:
DESTINATION: BUNKER DE COMMANDEMENT ACCÈS PRIORITAIRE
La cabine descend.
Le trajet dure trop longtemps. Ou pas assez. Je ne sais plus. L’ascenseur glisse dans son puits avec un ronronnement sourd, régulier. Je sens Sadie, comme une présence attentive au bord de chaque pensée. Qui observe. Qui attend.
L’ascenseur s’arrête avec une secousse. Un à-coup qui nous fait vaciller.
Les portes s’ouvrent.
L’air ici est différent. Plus froid, comme si la chaleur n’avait jamais eu le droit d’entrer. Comme si le froid était une règle. Et l’odeur sucrée est plus forte, plus piquante, presque insupportable, mêlée à l’ozone et au métal brûlé. Ça te pique les sinus, ça te colle aux dents. Ça te fait pleurer.
Mais ce n’est pas l’odeur qui nous fige.
C’est le trou.
À mi-chemin du couloir, le mur de gauche a été arraché. Un passage béant, deux mètres de large, s’ouvre sur l’obscurité. Des bords irréguliers de béton et d’acier tordu. Et derrière...
De l’obsidienne noire. Lisse. Alien.
Et une traînée de sang.
Large. Fraîche. Rouge sombre. Elle part de la porte blindée au fond du couloir, traverse le sol en une ligne sinueuse, et disparaît dans le trou noir.
— Quelqu’un a été traîné, murmure Tiny, sa voix tendue.
Mon estomac se noue. Je lève mon fusil.
— On vérifie le bunker d’abord. On sécurise la zone, puis on suit la piste.
On avance prudemment le long du couloir. La traînée de sang suit notre progression, témoin silencieux.
Au bout du couloir se dresse une porte blindée massive, épaisse, disproportionnée, du genre qu’on installe quand on a peur de ce qu’on garde. Quand on sait que ça peut sortir.
Mais elle n’est pas ouverte.
Elle a été coupée.
Un trou circulaire parfait, deux mètres de diamètre, découpé au centre du métal comme avec un emporte-pièce géant. Comme si quelqu’un avait utilisé un laser industriel. Ou pire. Les bords sont encore rougeoyants, irradiant une chaleur qui fait onduler l’air.
Devant la porte, les restes de deux tourelles automatiques gisent en pièces détachées, canons tordus comme de la pâte à modeler. Des morceaux de céramique brûlée, des câbles fondus, des plaques arrachées. Du métal qui a coulé.
On échange un regard silencieux. Aucun mot n’est nécessaire.
— Quoi que ce soit, chuchote Lexie, sa voix tremblante, ça a traversé de l’acier trempé comme du papier. Comme du beurre. Sans effort.
Je m’avance. Mes bottes crissent sur les débris. Je jette un œil par l’ouverture béante, mon fusil levé.
Le bunker est dévasté. Meubles renversés, consoles détruites, papiers et câbles emmêlés comme des entrailles. Comme un corps éviscéré. Les murs portent des traces noires, des impacts, des stries. Des griffures profondes. Mais pas de mouvement. Pas de respiration. Pas de bruit, à part ce petit grésillement intermittent des systèmes mourants. Des agonies électroniques.
Je passe à travers le trou, attentif à ne pas toucher le métal brûlant. La chaleur rayonne contre ma peau. Lexie et Tiny me suivent, prudents.
— Vide, constate Tiny en balayant la pièce de son fusil, méthodique. On arrive trop tard?
Je scanne le chaos. Chaque coin. Chaque recoin. Pas de Takala. Pas de corps. Juste du sang. Beaucoup de sang.
— Elle n’est pas là, dit Lexie, sa voix creuse. Morte ou vivante, elle n’est pas là.
Je regarde la traînée qui part du centre de la pièce, traverse le bunker dévasté, ressort par la porte découpée. Vers le couloir. Vers le trou.
— Non. Elle a été emmenée.
Ma gorge se serre. Vivante? Morte? Je ne sais pas. Mais traînée. Enlevée.
On ressort du bunker. La traînée nous attend, patiente, comme un fil d’Ariane sanglant. Elle nous guide.
Je m’approche du passage dans le mur du couloir. L’architecture change brutalement au seuil. Du béton militaire gris à l’obsidienne noire. Une frontière entre deux mondes.
Tiny éclaire l’intérieur avec sa lampe. Un corridor s’enfonce, descendant en pente douce. La traînée continue, s’enfonçant dans les ténèbres.
Les murs sont noirs. Lisses. La même matière que l’obélisque dehors. Exactement la même. Une architecture étrangère, ancienne, froide, qui n’a rien à faire ici… sauf si elle a toujours été là. Sauf si la base a été construite dessus comme un pansement sur une plaie. Comme une tentative pathétique de cacher l’inacceptable.
Lexie s’approche, lampe tremblante. Elle éclaire la surface, et la lumière se fait avaler. Absorbée. Ça ne brille pas. Ça boit. Ça dévore les photons.
— Ils ont construit la base juste au-dessus, murmure-t-elle. Ce n’est pas un accident. C’était le plan depuis le début.
Tiny murmure, plus pour lui-même que pour nous, sa voix rauque:
— Ça, c’est pas de l’ingénierie humaine.
Je sens la pression derrière mes yeux. Soudaine. Intense. Sadie est attentive. Trop attentive. Comme si elle reconnaissait l’endroit. Comme si des souvenirs remontaient. Ou comme si l’endroit la reconnaissait. Comme un chien qui rentre chez lui.
— On y va, dis-je en vérifiant mon fusil une dernière fois.
On s’engage dans le corridor noir. Le sol est légèrement incliné vers la droite, désorientant. L’air y est plus sec, plus “propre”, mais pas rassurant. Pas du tout. Comme l’intérieur d’un tombeau scellé. D’un sarcophage. Au loin, une lueur ambrée pulse faiblement, rythmiquement, accompagnée de bruits sourds. Organiques.
Je fais un signe. Tiny ralentit. Lexie déglutit audiblement, dans le micro. Mon cœur martèle dans ma poitrine, et je sens mon implant vibrer légèrement, comme une corde qu’on pince trop fort. Comme une note qui monte.
Et soudain…
Un cri de femme déchire le silence.
Un cri brut, rauque, chargé de terreur. De douleur. De désespoir absolu.
Puis, juste après, un hurlement strident, inhumain, qui fait vibrer l’obsidienne elle-même. Qui résonne dans nos os. Qui n’a rien d’humain. Rien de terrestre.
On s’immobilise. Nos corps se figent.
Tiny serre son GR34, prêt. Ses jointures blanchissent.
Lexie lève son pistolet au plasma. Ses mains tremblent.
Et moi, au fond de mon crâne, je sens Sadie… se tendre.
Pas comme une pensée.
Comme une lame qu’on sort lentement de son fourreau.
Comme un prédateur qui se réveille.


