— C’est elle! crie Lexie.
Et elle s’élance en courant dans la direction du cri.
Pas une marche prudente, pas un on y va doucement, non. Elle s’élance comme si le couloir venait de se transformer en piste de sauvetage, comme si toute logique s’était fait éjecter par une écoutille. Sa lampe tremble dans sa main, son souffle se met à siffler dans le micro, et sa silhouette se découpe en noir sur la lueur au loin.
— Lexie, attends! hurlé-je.
Mais je parle au vide. Ma voix ricoche contre l’obsidienne. Elle est déjà aspirée par la lumière. Avalée.
Tiny et moi partons à sa poursuite, bottes qui claquent sur la pierre noire. Le son résonne, amplifié. Le sol est lisse, trop lisse, comme si quelqu’un avait poli le corridor à la perfection. Comme du verre noir. Ça glisse. Ça trahit. Ça nous fait déraper. On court quand même, parce qu’il n’y a plus de plan B. Plus de protocole. Cent mètres. Peut-être moins. Le temps devient une chose élastique.
Puis on arrive.
La scène me coupe le souffle comme une gifle. Comme un coup dans le sternum.
Une créature se tient là, au centre du couloir. Elle mesure plus de deux mètres. Humanoïde, oui… mais comme si un humain avait été déconstruit, étiré, puis réassemblé à la va-vite par un sculpteur sadique.
Son corps est couvert d’excroissances osseuses grisâtres. Pas une armure naturelle. Une armure en plaques anarchiques, imbriquées, comme une faute de goût biologique. Des arêtes, des pointes, des renflements, là où l’évolution aurait normalement mis de la grâce. On dirait une forteresse qui marche.
Ses membres sont trop longs, trop fins, avec des articulations inversées ressemblant plus à des pattes insectoïdes qu’à des membres humains. Deux bras principaux, puissants, terminés par des griffes dentelées. Et deux appendices plus petits au niveau du thorax, nerveux, rapides, qui font des micro-mouvements de prédateur. De chirurgien.
Mais c’est sa tête qui me glace le sang.
Pas un visage. Un casque osseux lisse, sans nez, sans relief. Aveugle à tout sauf à sa fonction. Une fente minuscule pour la bouche, comme un défaut dans la matière. Une cicatrice. Et des yeux. Petits. Noirs. Sans paupières. Fixes. Pas des yeux d’animal. Des yeux qui évaluent. Qui choisissent. Qui prennent plaisir.
Des yeux trop intelligents.
La Docteure Takala pend, agrippée par le cou, soulevée du sol comme une poupée. Ses bottes battent l’air, inutiles, ses doigts griffent le bras du monstre sans y laisser la moindre marque. On entend son souffle râpeux dans son masque, un bruit humide, court, une panique pure. Un sanglot étouffé.
L’un des petits bras de la créature se rétracte, une sorte de dard osseux sort de la chair, pointu, brillant, trop propre. Comme une seringue. Prêt à frapper où le cœur de sa captive devrait être.
Mon corps n’attend pas mon cerveau. Instinct.
Je lâche une rafale de Gauss tout en courant pour attirer son attention avant qu’il ne soit trop tard.
— Héé! ici… Grosse coquerelle dégueulasse!
Le fusil gronde, sec, sans recul. Claquements rapides. Les projectiles éclatent dans le couloir avec une pluie d’étincelles. Des impacts qui illuminent l’obsidienne. La créature pivote sa tête vers nous avec une fluidité dérangeante, sans bouger le reste de son corps. Son regard s’accroche à moi. Elle comprend. Elle analyse. Elle choisit.
Elle projette la femme contre le mur. Un mouvement brutal du bras, comme si Takala était un sac de linge. Un déchet. Elle percute le mur d’obsidienne avec un bruit mou. Un bruit qui n’appartient pas à un corps qui va bien. Elle s’effondre, inerte, glisse au sol dans un angle impossible.
Mon sang se transforme en glace. Mon cœur s’arrête.
Le monstre pousse un cri qui me fait vibrer jusqu’aux dents. Pas un cri de douleur. Un cri de défi. De rage. De joie anticipée. Puis il se jette vers nous.
À quatre pattes.
Vitesse terrifiante.
Ses griffes claquent sur la pierre noire, corps bas, parfaitement équilibré. Quand il court, il a l’air… optimisé.
— Tirez! hurle Tiny, sa voix montant dans les aigus.
Le couloir s’illumine. Les balles cinétiques de mon fusil et de celui de Tiny frappent l’armure osseuse et ricochent avec des étincelles inutiles. Des ping métalliques. Les impacts dessinent des marques blanches, des griffures superficielles sur la chitine grise. Même nos munitions perforantes ne pénètrent pas. C’est comme tirer sur une statue de pierre.
Mais pas les tirs de plasma de Lexie.
Un trait d’énergie pure frappe l’épaule de la créature. Et là, enfin, quelque chose change. La chitine fond instantanément. Bulle. La chair en dessous grésille. Une odeur de viande brûlée. Écœurante. La bête hurle de douleur, un son aigu, strident, qui me lacère les tympans.
— Le plasma! crie Tiny. Le plasma marche!
Je jette le fusil Gauss derrière moi. Bon débarras. Le métal claque sur la pierre. Je dégaine mon pistolet plasma et je tire en reculant. Mes mains tremblent.
La créature zigzague.
Pas au hasard. Intelligemment. Elle apprend. Elle analyse les angles de tirs, nos réactions, nos patterns. Elle s’arrache à la trajectoire des traits lumineux à la dernière minute avec une précision insultante. Elle encaisse la douleur sans ralentir, comme si la souffrance était un prix acceptable pour nous atteindre. Nous tuer.
— Reculez! Courez! ordonné-je.
Lexie et Tiny pivotent et s’enfuient vers le bunker, tirant par-dessus leur épaule. Des traits de plasma illuminent le couloir. Je veux faire pareil, mais mon pied se prend dans la sangle du fusil d’assaut Gauss que je viens de balancer.
Une erreur stupide. Banale. Humaine. Le genre d’erreur qui tue. Qui se retrouve dans les rapports d’incident.
Je perds l’équilibre. Je tombe sur le dos, lourdement, et tout l’air sort de mes poumons d’un coup. Mes côtes percutent la pierre. Mon pistolet glisse sur le sol lisse, je tente de le rattraper.
Trop tard.
Le monstre est là.
Je vois le dard se lever, pointé vers ma poitrine. Je vois son ombre énorme s’abattre sur moi, me recouvrir. Il bondit pour couvrir les derniers mètres qui nous séparent.
À cet instant précis, je sais que c’est comme ça que ça finit. À des années-lumière de chez moi, dans un couloir d’obsidienne, tué par un monstre cauchemardesque. Seul. Loin de tout.
Je ferme les yeux. J’accepte mon sort.
Et le monde explose en lumière.
Un flash bleu-blanc jaillit entre moi et la bête. Aveuglant. Pas une explosion qui brûle, non. Une lumière qui s’impose. Qui repousse l’obscurité.
Une silhouette apparaît.
La jeune fille.
Sadie.
Elle est dos à moi, bras levés, paumes ouvertes vers le monstre en plein saut. Elle n’est pas faite de chair. Elle est faite de lumière pure, crépitante, instable. Une projection holographique… sauf qu’elle pèse dans l’air. Elle occupe l’espace comme une chose réelle. Comme quelque chose de solide.
La créature aperçoit la fillette à la dernière seconde, semble la reconnaître, ses yeux noirs s’élargissent, et elle essaie de freiner. Mais c’est trop tard. Son élan la porte. La fillette hurle.
Pas de peur.
De rage.
Une rage protectrice, primitive. Maternelle. Animale.
— NOOOON!
Une onde de choc jaillit de ses mains. Pas un souffle. Une pression. Un mur de lumière solide. Elle percute la créature de plein fouet.
L’impact est physique. Réel.
La bête est stoppée net en plein air, suspendue une fraction de seconde, comme figée dans le temps, puis projetée en arrière comme si elle avait heurté une paroi d’acier. Son armure fume. Craque. Les plaques osseuses noircissent. Des filaments de matière fondue coulent, dégoulinent. Elle hurle, et cette fois ce n’est pas du défi. C’est de la panique. De la terreur.
Elle se remet sur pieds maladroitement, titubant, recule, glisse. Ses petits bras s’agitent, cherchent un angle, une ouverture. Une échappatoire. Sadie ne bouge pas. Elle tient. Ses petits poings serrés. Sa silhouette tremblante.
Puis une deuxième vague de lumière émane d’elle, plus large, plus dense. Plus violente. Le couloir entier se met à vibrer d’un bleu violent. L’air crépite. La créature comprend. Elle pivote, et elle fuit.
Elle fuit pour sa vie.
Elle disparaît vers le fond du corridor, fumante, brûlée, courant à quatre pattes, oubliant toute arrogance. Oubliant sa proie. Juste pour survivre. Juste pour fuir.
Mais la vague d’énergie de Sadie ne s’arrête pas.
Elle court le long des murs, du sol, du plafond, comme une marée. Comme une onde qui se propage. Des motifs géométriques bleus s’allument dans l’obsidienne, comme des circuits imprimés gigantesques. Des veines de lumière. L’architecture répond. L’endroit se réveille. Reconnaît. Une lueur bleue intense se propage, dépasse le corps inconscient de la docteure, frappe le mur du fond.
Et le mur… s’ouvre.
Il se divise en deux sans un bruit. Pas de vérins. Pas de grincement. Pas de mécanisme visible. Juste une séparation parfaite, comme si la pierre avait décidé de devenir une porte. Comme si elle obéissait. Derrière, des ténèbres plus profondes encore. Un gouffre.
La créature enjambe Takala sans la regarder, attrape le rebord de l’ouverture avec ses griffes, et s’y engouffre, disparaissant dans les entrailles de la structure. Avalée par le noir.
Le calme retombe d’un coup.
Comme si quelqu’un avait coupé le son. Comme si on avait appuyé sur mute.
La petite fille se retourne lentement vers moi. Elle me regarde droit dans les yeux. Il n’y a pas de sourire. Il n’y a pas de douceur enfantine. Juste une gravité étrange, presque adulte, presque triste et un épuisement absolu.
Puis elle se dissipe, se défait en poussière de lumière, emportée par un courant invisible. Les particules flottent, puis s’éteignent une par une.
Je suis toujours au sol, le souffle court, le cœur battant la chamade, le pistolet tremblant dans ma main. Mes doigts sont crispés comme si j’avais tenu un courant électrique. Engourdis. Je me sens complètement vidé de mon énergie.
Tiny et Lexie reviennent en courant, leurs bottes claquant sur la pierre. Ils me hissent, me tirent par les bras.
— Wow… vous avez vu ça? demande Tiny, les yeux écarquillés, voix qui tremble malgré lui. Cette… petite…
— Ouais, soufflé-je en me massant le bas du dos. Ma colonne proteste. J’ai vu. J’ai tout vu.
Lexie fixe l’endroit où Sadie se tenait. Ses yeux scrutent le vide.
— Elle… elle est sortie de toi? Comme… physiquement?
Je hoche la tête. Mes jambes flageolent. La migraine est revenue comme un coup de marteau, plus forte, plus profonde. Plus présente. Je goûte le métal au fond de la bouche, comme si mon implant saignait. Comme si quelque chose s’était déchiré dans ma tête.
— Elle ne m’a pas juste défendu, dis-je en crachant sur le côté. Je ne pense pas que c’était totalement volontaire, mais elle semble avoir activé cet endroit. Réveillé quelque chose.
Je jette un regard aux motifs bleus qui pulsent encore, faiblement, dans l’obsidienne. Comme des veines qui battent.
La docteure Takala gémit. Un son faible. On se précipite vers elle. Vivante. Pas intacte, mais vivante. Lexie s’agenouille près d’elle, vérifie ses signes vitaux avec des gestes précis, tout en gardant un œil sur la porte ouverte au fond, là où le monstre a disparu.
— Pouls faible mais régulier, annonce-t-elle. Côtes probablement cassées. Commotion certaine. Elle a besoin de soins.
Dr. Takala ouvre les yeux lentement et panique en nous voyant, se débattant faiblement, prise entre la douleur et la terreur. Ses mains battent l’air.
— C’est bon, c’est bon, dis-je en levant les mains, paumes ouvertes. Geste universel. Je suis le capitaine Samuel Mercer. Nous sommes amis. Des humains. La créature est partie. Vous êtes en sécurité. Pour l’instant.
Lexie l’aide à s’asseoir doucement, avec précaution, et lui tend une poche d’eau. La femme tremble de tout son corps. Comme une feuille. Une ecchymose violette se dessine déjà sur son cou, sombre, profonde. Des marques de doigts. Elle nous regarde, hébétée, en état de choc, puis regarde le couloir illuminé. Les motifs qui pulsent.
— Vous… Vous l’avez fait fuir? murmure-t-elle, sa voix cassée. Comment? Personne n’a pu… les soldats… ils sont tous morts…
Tiny jette un coup d’œil vers moi, puis vers l’endroit où Sadie s’est dissipée. Son demi-sourire revient, mince, sans joie. Juste de la résignation.
— Disons qu’on a notre propre monstre de poche, docteure. Et elle n’aime pas qu’on touche à son capitaine.
Et, au fond de mon crâne, je sens quelque chose bouger.
Pas une voix. Pas une pensée.
Un frisson.
Une présence qui se retire.
Épuisée.


