La lumière du bureau est trop blanche.
Clinique. Agressive. Elle a ce ton artificiel des lieux où rien ne doit mourir, et où pourtant tout finit par se dessécher.
Je repousse le rapport du bout des doigts. Le plastique glisse contre ma peau moite. Les chiffres se brouillent, les lignes se dédoublent, refusent de se fixer. Je cligne des yeux. Une fois. Deux fois.
Rien ne change.
Je n’y arrive plus.
Quarante-huit heures que je relis les mêmes projections. Les mêmes courbes de croissance cellulaire qui montent là où elles ne devraient pas. Les mêmes anomalies inexplicables. Mon cerveau refuse de traiter l’information. Il glisse dessus comme de l’eau sur du verre.
Mon regard dérive vers le petit cadre holographique posé à l’extrémité du bureau. La seule tache de couleur dans cet univers stérile de gris et de blanc. Je tapote la console d’activation. La vidéo se lance dans un léger crépitement familier.
Ma petite-fille souffle ses deux bougies.
Elle rit, les joues gonflées d’effort, les yeux plissés de concentration. Elle hésite, cherche quelqu’un hors champ du regard, puis se penche en avant, les petits bras tendus vers l’objectif.
Vers moi.
Sauf que je n’y étais pas.
Encore une fois, je n’y étais pas.
— Encore trois semaines, murmuré-je en caressant l’image du bout des doigts, comme si ce geste pouvait combler la distance. Juste trois semaines, ma puce. Et Mamie rentre à la maison.
Je me fais cette promesse tous les jours. Parfois plusieurs fois par jour, selon l’intensité de la culpabilité. Un mantra fragile pour me convaincre. Une superstition rationnelle pour une femme qui a passé sa vie à ne croire qu’aux faits.
C’est la seule chose qui me permet de supporter les silences au téléphone. Les appels manqués qui s’accumulent. Les réponses évasives quand on me demande où je suis exactement, ce que je fais exactement, pourquoi je ne peux jamais dire quand je rentre vraiment.
STATION FREYJA.
Un nom de code élégant pour un trou noir administratif. Un empilement vertigineux de signatures, de protocoles de sécurité, de dérogations exceptionnelles que j’ai validées au fil des mois. Chaque étape signée. Chaque report approuvé. Chaque risque rationalisé avec une froideur scientifique dont je ne me savais pas capable.
Je suis prisonnière de mes propres décisions.
Je me lève brusquement, repoussant ma chaise avec trop de force. Elle heurte le mur derrière moi dans un bruit sourd. La culpabilité est un poison lent qui ronge de l’intérieur. J’ai besoin d’un café noir, brûlant, assez amer pour me rappeler que je suis encore vivante et capable de ressentir quelque chose d’autre que cette anesthésie émotionnelle.
Je fais trois pas vers la porte.
Le monde explose.
Une sirène stridente me transperce le crâne comme une lame chauffée à blanc. Le sol vibre violemment sous mes pieds, une pulsation sourde qui remonte le long de mes jambes. Les lumières blanches virent brutalement au rouge d’urgence, pulsant à un rythme stroboscopique qui s’accorde trop bien avec les battements affolés de mon cœur.
ALERTE. BRÈCHE DE SÉCURITÉ. PROCÉDURE DE CONFINEMENT AUTOMATIQUE ENCLENCHÉE.
La voix synthétique de la station répète la phrase en boucle, implacable, indifférente.
L’air devient soudain plus épais, plus difficile à respirer. Mon estomac se noue brutalement. Ce n’est pas un exercice. Je le sais avant même que mon cerveau n’ose vraiment l’admettre. J’ai participé à trop d’exercices pour ne pas reconnaître la différence. Il y a quelque chose dans l’urgence des vibrations, dans le ton légèrement décalé de l’alarme.
Quelque chose de réel.
Quelque chose de très grave.
J’atteins la porte en deux enjambées. Le panneau de contrôle clignote en rouge agressif.
CONFINEMENT ACTIF.
Je tape mon code de sécurité. Mes doigts tremblent sur l’interface tactile.
ACCÈS REFUSÉ.
Une vague de panique froide me traverse. Je tape mon code prioritaire de cheffe scientifique, celui qui devrait ouvrir toutes les portes de cette station.
ACCÈS REFUSÉ. CONFINEMENT DE NIVEAU 4 ACTIF.
— Allez… ouvre-toi, saloperie, craché-je entre mes dents.
Je me jette sur la console murale, cherchant frénétiquement à forcer la connexion avec le centre de contrôle, à obtenir des réponses, à faire taire cette sirène insupportable qui me broie les tempes. Mes oreilles bourdonnent déjà. Une odeur âcre de plastique surchauffé commence à flotter dans l’air recyclé.
L’écran principal grésille pendant quelques secondes interminables. Une image fantomatique apparaît enfin, pixelisée, instable.
Ce n’est pas le Mitchel.
C’est un gamin. Un soldat trop jeune pour être ici, les yeux trop grands dans un visage encore lisse qui n’a jamais vu de véritable combat. La panique affleure sous la mince couche de discipline militaire apprise par cœur.
— Transférez-moi immédiatement au Mitchel, ordonné-je en essayant de garder ma voix ferme.
— Ma’am, nous sommes en situation de confinement d’urgence. Tout le personnel civil doit rester à son poste et…
— Je suis la docteure Kati Takala, coupé-je sèchement. Je dirige ce programme de recherche. Connecte-moi à Ben Mitchel. Tout de suite.
Il déglutit visiblement. Sa pomme d’Adam monte et descend nerveusement.
— Oui… oui, Ma’am. Un instant.
Le logo officiel de Freyja apparaît, tournant lentement sur l’écran. Une éternité administrative de quelques secondes qui me semble durer des heures.
Puis le visage familier de Ben se matérialise enfin. En sueur. Couvert de poussière grise. Des silhouettes armées courent derrière lui dans le cadre, floues, paniquées. Des alarmes secondaires hurlent hors champ, plus proches que la mienne, plus désordonnées, plus viscérales.
— Ben. Qu’est-ce qui se passe, bordel.
Il ne me regarde même pas. Ses yeux scannent quelque chose hors cadre, probablement un écran de contrôle.
— Kati… où est… tu es dans ton bureau?
— Oui. Et je suis enfermée. Les portes ne répondent plus à mes codes.
— Bien. Parfait. Reste exactement où tu es. C’est l’endroit le plus sûr de toute la station en ce moment. Une équipe d’extraction est déjà en route pour t’escorter jusqu’au bunker principal.
Une boule glacée se forme dans mon ventre.
— Ben. Qu’est-ce qui s’est passé?
Il serre la mâchoire. Je vois les muscles de son cou se contracter.
— On a un problème, Kati. Le spécimen du laboratoire C-7… Il y a eu un sérieux prob…
— Lieutenant! On a perdu le contact avec l’équipe Bravo!
La voix vient de quelque part derrière lui, masculine, tendue par l’urgence.
Je vois sa mâchoire se contracter davantage. Son regard se durcit un instant, puis vacille imperceptiblement. C’est un micro-mouvement que je n’aurais jamais dû être capable de détecter chez un homme aussi contrôlé que lui.
— Merde, lâche-t-il dans un souffle.
Il me regarde enfin. Vraiment. Directement dans les yeux.
Et pour la première fois en dix ans de collaboration, pour la première fois depuis que je le connais, je vois quelque chose de totalement nu traverser son regard.
De la peur pure.
— Je dois y aller maintenant, Kati. Ne bouge pas. Ne sors pas. Quoi qu’il arrive, tu restes dans ce bureau jusqu’à ce qu’on vienne te chercher. C’est compris?
— Ben, qu’est-ce qui…
L’écran s’éteint brusquement.
Le silence retombe comme une chape de plomb. Lourd. Poisseux. Oppressant. Comme si la station elle-même retenait son souffle dans l’attente de quelque chose d’inévitable. Même la sirène semble lointaine maintenant, étouffée par les parois renforcées de mon bureau.
Je recule d’un pas instinctif. Puis d’un autre. Je regarde fixement la porte vitrée blindée qui me sépare du couloir.
Je ne peux pas rester là à attendre comme une souris dans un piège.
Je ne peux pas.
Je saisis ma chaise de bureau à deux mains et la projette de toutes mes forces contre la vitre. Le choc violent résonne dans mes bras, remonte jusqu’à mes épaules. La chaise rebondit sans même laisser la moindre trace, la moindre fissure.
Verre blindé multicouche. Évidemment. J’ai moi-même approuvé les spécifications de sécurité.
Félicitations, Kati. Tu viens de te piéger toi-même.
Puis je les entends.
Des cris. Indistincts d’abord, puis de plus en plus clairs. Des pas précipités qui martèlent le sol métallique. Des ordres hurlés dans une langue de guerre que je ne comprends pas. Une détonation sèche, brutale, suivie presque immédiatement d’une rafale d’armes automatiques qui claque comme un tonnerre contenu entre les murs du couloir.
— À l’aide! crié-je en frappant la vitre des deux poings. HÉ! Je suis là!
Une seconde rafale me répond. Plus proche. Beaucoup plus proche. Les impacts étoilent violemment le mur du couloir juste en face de mon bureau. Le sol vibre sous mes pieds. L’odeur âcre et métallique de la poudre à canon se glisse insidieusement jusque dans mon bureau supposément hermétique.
Je me jette au sol sans réfléchir, rampant sous mon bureau comme un animal traqué, les mains crispées sur ma tête. La poussière soulevée par les impacts me râpe la gorge. Le vacarme est absolument assourdissant, physiquement douloureux.
Puis, aussi brutalement qu’il a commencé, le silence revient.
Un silence total. Absolu. Pire que le bruit.
Je reste recroquevillée sous mon bureau, paralysée. Je compte jusqu’à soixante. Lentement. Chaque chiffre est un effort de concentration pour ne pas hurler.
Je me relève finalement, les jambes tremblantes.
Le couloir devant moi est vide.
Complètement vide.
BAM.
Une main ensanglantée s’écrase violemment contre la vitre à quelques centimètres de mon visage. Le sang frais glisse lentement le long du verre, laissant une traînée sombre et visqueuse.
Je pousse un cri étranglé et recule en trébuchant.
Un soldat apparaît dans mon champ de vision. Il titube, se rattrape de justesse contre le mur. Il presse son bras gauche contre son torse, sa combinaison tactique saturée de rouge sombre qui s’étend inexorablement. Son souffle est court, sifflant, laborieux.
Il tape un code d’urgence sur le panneau extérieur d’une main tremblante.
La porte s’ouvre dans un sifflement pneumatique.
— Docteure Takala… vous devez venir avec moi. Maintenant.
Sa voix est tendue, presque brisée par l’effort.
Je recule instinctivement, mes mains cherchant le bord de mon bureau derrière moi.
— On m’a dit d’attendre l’équipe d’extraction officielle. Le Mitchel a dit…
Il me regarde comme on regarde quelqu’un qui ne comprend pas encore qu’il est déjà bien trop tard pour les protocoles.
— Je suis l’équipe d’extraction, Ma’am.
Il marque une pause, le souffle court.
— Enfin… ce qu’il en reste.
Il jette un regard rapide par-dessus son épaule, vers l’obscurité croissante du couloir derrière lui. Les lumières d’urgence clignotent de façon irrégulière. Quelque chose semble y bouger dans les zones d’ombre, ou peut-être est-ce simplement mon imagination qui s’emballe.
— On doit rejoindre le bunker principal. Maintenant. Je ne peux pas vous protéger ici.
— Que se passe-t-il exactement, Caporal?
Ma voix tremble malgré moi.
Il me fixe pendant un long moment. Ses yeux sont ceux d’un homme qui a déjà vu sa propre mort.
Ce n’est pas de la peur que je lis dans son regard.
C’est quelque chose de bien pire.
C’est la certitude absolue.
— La chose du labo C-7, Ma’am. Le spécimen.
Il déglutit péniblement.
— Il s’est libéré. Et il vient pour vous.


