Notre dropship s’appelle officiellement le Dragon. Un nom qui claque pour ce qui est, en réalité, une vieille poubelle volante de l’ère pré-saut. On l’a récupérée comme paiement d’une dette de transport de minerai entre Alpha du Centaure et la Lune, à l’époque où on acceptait n’importe quel boulot pour garder le Niña en état de marche et éviter que le GECO vienne nous tordre le bras avec ses pénalités de retard.
Le Dragon fuit de partout. Il grince, il vibre, il a une odeur permanente d’isolant chauffé et d’huile trop vieille. Tenter une entrée atmosphérique avec ce truc serait un suicide logistique complexe, mais heureusement pour nous, HIP 32349-2a n’a pas d’atmosphère et une gravité ridiculement basse.
C’est le taxi idéal pour descendre à la surface sans risquer la coque du Niña.
— Ici le capitaine Mercer. On est sanglés, parés au lancement. Lexie, largue la bête.
Un panneau de la coque supérieure du Niña s’ouvre dans un sifflement pneumatique. Le monte-charge hisse le Dragon dans le vide spatial comme on sortirait un vieux frigo d’un garage, avec la même confiance limitée dans l’état général de l’objet.
Je prends les commandes manuelles. Pas parce que je suis un as du manche, ma formation des forces spatiales de l’ONU remonte à loin, mais parce que laisser une IA gérer un atterrissage dans un tas de ferraille pareil me rend nerveux. Et puis, soyons honnêtes, ça m’amuse.
Je fais pivoter la navette pour glisser sous le ventre du vaisseau mère. L’espace s’ouvre autour de nous, silencieux, indifférent à notre petite aventure. En bas, le cratère nous attend, une cicatrice sombre éclairée par la lueur blafarde de la naine blanche. Le pilier de cristal, lui, brille comme une erreur dans le décor. Comme quelque chose qui ne devrait pas être là.
Tiny et Sofia sont assis derrière moi, engoncés dans leurs combinaisons environnementales. On n’a pas le choix: le Dragon est aussi étanche qu’une passoire à pâtes. Visières baissées, oxygène interne activé, check des joints, check des pressions.
Sofia tapote son harnais nerveusement.
— Si je survis à ça, je veux une augmentation.
— Bien noté, je réponds. Je vais transmettre au département des miracles.
— Vecteur d’approche optimal, annonce Lexie depuis la passerelle. Bonne chance en bas.
Je plonge dans le noir. J’active la vision nocturne et le paysage s’illumine d’une lueur verte spectrale. Le cratère s’étend sous nous comme une bouche ouverte. La poussière est si fine qu’elle accroche la lumière en nappes pâles, comme un brouillard qui n’a pas le droit d’exister sans atmosphère.
Au centre, la structure cristalline pulse.
Pas comme une lampe.
Comme une présence qui respire.
— Hum… Capitaine? intervient Lexie, la voix teintée d’inquiétude. Je détecte des ondes gravitationnelles émanant du pilier. C’est… bizarre.
Je stoppe la descente net, les mains crispées sur les commandes, prêt à dégager en urgence.
— Bizarre comment? C’est dangereux?
— Négatif. Intensité trop faible pour menacer le Dragon. Et ce n’est pas dirigé vers vous. C’est une onde circulaire. Elle part de la base et s’étend vers l’extérieur.
Je regarde l’écran de survol. On ne voit pas l’onde.
On voit le résultat.
Au sol, les rochers et les débris de l’explosion précédente bougent. Pas projetés, pas soufflés. Repoussés avec douceur. Ils glissent en arcs lents, comme si quelqu’un faisait le ménage avant l’arrivée des invités.
Le cercle autour du pilier devient parfaitement lisse. Propre. Accueillant.
— Si je ne savais pas que c’est impossible, reprend Lexie, je dirais qu’ils sont en train de vous dégager une zone d’atterrissage.
Sofia lâche un petit rire nerveux.
— C’est gentil de leur part de déneiger l’entrée. Ça doit être des Canadiens.
— J’en doute, je réponds. Mais si c’est le cas, je m’attends à une bière froide, une poutine et une partie de hockey à l’arrivée.
Même Tiny laisse échapper un grognement amusé. Pas un rire. Tiny ne rit pas. Tiny concède.
— Ça se stabilise, confirme Lexie. Vous avez un cercle d’environ trois cents mètres de diamètre. Propre comme un sou neuf.
Je pose le Dragon au centre du cercle. Les patins touchent le sol dans un nuage de poussière silencieux qui s’élève au ralenti, comme si la gravité hésitait à faire son travail. Je garde les mains sur les commandes quelques secondes, le cœur battant, prêt à redécoller au moindre signe.
Rien.
Pas d’explosion. Pas de laser. Pas de sirène.
Juste le silence et ce pilier qui pulse comme un cœur.
On ouvre le sas du Dragon et on sort prudemment. La faible gravité rend la marche presque comique, chaque pas se transformant en bond involontaire. Mais l’ambiance, elle, n’a rien de drôle. Plus on s’approche de la structure, plus sa lumière bleuâtre devient intense, presque aveuglante. Elle ne se contente pas d’éclairer. Elle semble rendre l’ombre fausse, comme si les règles de contraste n’étaient plus les mêmes ici.
Comme si la lumière ne venait pas d’une source, mais de partout à la fois.
À quinze mètres, Tiny sort ses instruments. Le géant a l’air d’un enfant avec des jouets trop petits.
— Quartz silicaté extrêmement pur, Patron, dit-il en scrutant son scanner. Cristal impeccable. Mais la source d’énergie…
Il secoue la tête.
— Aucun champ électromagnétique. Zéro. Rien. Pourtant ça brille comme un phare.
— Phosphorescence? je suggère. L’énergie de l’étoile emmagasinée?
— Non. La lumière de l’étoile ne touche jamais le fond du cratère. Et même si c’était le cas, ça ne ferait pas… ça.
On s’approche encore. Ma visière s’assombrit automatiquement pour compenser l’éclat. La surface du pilier est parfaite. Pas une rayure, pas une irrégularité. Une beauté froide, mathématique. Une perfection qui ne ressemble pas à la nature.
Qui ne ressemble à rien de naturel.
Et là, je fais la chose la plus stupide que l’humanité fait depuis qu’elle existe.
Je tends la main.
Sofia dit quelque chose, mais je ne l’entends pas vraiment. Tiny bouge, trop lentement. Je sais déjà que je vais toucher. Une partie de moi sait que c’est une mauvaise idée.
Je le fais quand même.
Mon gant effleure la surface lisse.
Je sens un picotement traverser le matériau composite de ma combinaison. Pas une décharge statique. Pas un courant électrique. C’est… autre chose. Une sensation qui ne passe pas par la peau, mais par l’idée de la peau. Comme si quelque chose essayait de lire ma présence.
Une intention.
Le pilier s’éteint.
Noir total.
Cinq secondes de silence absolu. Mon souffle résonne dans mon casque, trop fort, trop rapide.
Puis la lumière revient, pulsant.
Un rythme cardiaque.
Rapide. Beaucoup trop rapide.
Je retire ma main brusquement, mais la lumière reste sur mon gant. Elle ne se contente pas de l’éclairer, elle semble l’imprégner, comme une encre lumineuse qui s’infiltre dans le tissu. Ça pulse au même rythme frénétique que le cristal.
— Merde. C’est pas bon. On se tire!
On fait volte-face. Un bourdonnement monte dans nos radios, un son qui grimpe dans les aigus jusqu’à faire vibrer les dents. On court vers le Dragon, bondissant en apesanteur, maladroits, trop lents.
Derrière nous, la lumière s’épaissit.
Pas un flash. Pas une explosion.
Une densité soudaine.
Comme si l’espace lui-même devenait trop lumineux pour être stable.
Puis quelque chose nous traverse.
Pas exactement une onde de choc. Pas une poussée.
Une réécriture brutale des distances. Un instant où “ici” et “là-bas” se mélangent, comme si la géométrie avait fait un faux pas.
Je sens un impact violent à la cuisse gauche.
Pas un coup.
Une pénétration.
Comme si on m’avait enfoncé une tige chauffée à blanc à travers la chair.
Je m’écrase au sol. Ma visière frôle un rocher. Je hurle, mais le son reste prisonnier de mon casque, rebondissant contre mes oreilles. Ma combinaison réagit instantanément, se scellant autour de l’objet avec un clac automatique pour empêcher la décompression.
— SAM!
La voix de Sofia, paniquée, dans la radio.
Elle arrive vers moi, trébuchant dans les débris de cristal qui jonchent maintenant le sol. Des éclats partout, comme si le pilier avait explosé en silence.
Tiny est déjà là. Il me retourne avec une délicatesse surprenante pour sa taille, ses mains énormes qui me manipulent comme un enfant blessé.
— Ma… ma jambe… je souffle, les dents serrées contre la douleur.
Sofia regarde ma cuisse et son visage se décompose derrière sa visière.
Un éclat de cristal long comme mon avant-bras, épais comme mon pouce, me traverse de part en part, brillant d’une lueur interne pulsante.
Mais il y a quelque chose de pire que la taille de l’objet.
Je ne sens pas le liquide chaud du sang.
La douleur est là, atroce, brûlante, mais elle n’est pas… organique. C’est comme si le cristal cautérisait la plaie de l’intérieur. Comme s’il ne cherchait pas à me tuer.
Comme s’il cherchait à se connecter.
— Faut qu’on dégage, je grogne en essayant de me lever.
Mauvaise idée. La douleur me casse en deux comme une branche sèche. Mes jambes se dérobent. Tiny me charge sur son épaule comme un sac de patates.
— Préparez l’infirmerie. Urgence absolue! hurle Sofia dans la radio en sprintant vers la navette pour ouvrir la soute.
— Je reçois. Medbots en stand-by, répond Lexie.
Sa voix tremble malgré elle.
Tiny me jette sur une banquette du Dragon et me sangle avec des gestes rapides, précis. Le fragment dans ma jambe pulse. Il ne saigne pas. La chair autour semble… fusionnée, comme si mon corps n’avait pas encore décidé s’il devait rejeter l’intrus ou l’accepter.
— L’artère fémorale a peut-être été touchée, dit Tiny en s’attachant à côté de moi. On ne touche à rien. Si on retire ça, il se vide en quelques secondes.
Sofia saute dans le siège du pilote.
— Accrochez-vous. Je nous sors de là.
Les propulseurs crachent et on est écrasés dans nos sièges. La montée est un cauchemar flou. Chaque vibration du vieux Dragon se répercute dans ma jambe comme une onde de feu liquide.
Puis la douleur change.
Ce n’est plus du feu.
C’est… autre chose.
Comme si on versait des données brutes directement dans mes veines. Une surcharge sensorielle qui remonte le long de ma colonne vertébrale, envahit mon crâne, explose derrière mes yeux comme si mon système nerveux recevait une langue qu’il n’a jamais apprise mais qu’il comprend quand même.
Je lutte pour garder les yeux ouverts. Tiny me regarde, inquiet. Sa bouche bouge, mais je n’entends plus rien.
Mais je ne vois plus Tiny.
Devant mes yeux, des éclairs bleu-blanc déchirent ma vision. Des formes impossibles, des angles qui refusent de se fixer, des géométries qui ne devraient pas exister dans trois dimensions. Et dans ce chaos électrique, juste avant que les ténèbres ne m’emportent, j’ai l’absurde certitude que le cristal ne m’a pas attaqué.
Il m’a choisi.
Puis, le noir complet.


