Mon réveil a le goût métallique des anesthésiants et le son étouffé des servomoteurs.
Un mélange de fer sur la langue, de coton dans le crâne, et ce bourdonnement lointain qui accompagne toujours les salles médicales. Je suis allongé sur le ventre, la joue écrasée contre le matelas synthétique de l’infirmerie.
Le matériau est tiède, presque trop parfait, comme si quelqu’un avait réglé sa température pour me convaincre que tout allait bien.
Sauf que rien ne va.
Quelque chose ne va pas.
Une sensation étrange me parcourt la jambe gauche.
Pas une douleur. Pas vraiment.
Plutôt une vibration. Un frémissement haptique, profond, sous la peau, exactement là où le cristal m’a transpercé. Comme un téléphone oublié en mode silencieux qui n’arrête pas de vibrer, mais à l’intérieur de mon corps.
Dans mes muscles. Dans mon os.
— Ne bougez pas, Capitaine, murmure la voix douce de Rajesh quelque part au-dessus de moi. Les bots terminent les sutures.
Je veux répondre. Dire que je ne bougeais pas de toute façon. Ma bouche s’ouvre, mais aucun son ne sort. À la place, je sens une traction brève, précise, quelque chose qui tire sur ma peau, puis le clic sec et définitif des bras mécaniques qui se rétractent dans le mur.
Une piqûre dans le cou.
Un flash de lucidité chimique.
Le brouillard dans ma tête se fissure comme du verre.
Le plafond cesse de tourner.
Tiny est là. Évidemment. Il me soulève avec une facilité déconcertante, comme si je ne pesais rien, traverse la pièce et me dépose délicatement sur un lit propre. Je suis ballotté, manipulé, repositionné avec une douceur presque cérémonielle.
Entre ses mains, je me sens comme une poupée de chiffon confiée à un ours bienveillant.
— Douleur? demande Raj en me tendant une poche d’eau.
Je cligne des yeux. J’avale une gorgée. L’eau a un goût fade et merveilleux à la fois.
— Non. Ça va.
Ma voix racle comme du gravier sec.
— On est où?
— À l’infirmerie.
— Non… je veux dire… où, où? J’ai été inconscient combien de temps?
Raj échange un regard avec Tiny. Un regard qui dit clairement: on ne lui dit pas tout.
— Six heures. On a sauté vers Epsilon Eridani par précaution. On ne voulait pas rester sur place après le feu d’artifice.
Six heures. Ça semble à la fois trop court et beaucoup trop long.
Tiny consulte son terminal. Son visage est calme, mais ses yeux trahissent autre chose. Une concentration lourde. Inquiète.
— C’est quoi le diagnostic, Doc? je demande, sachant très bien qu’aucun de ses doctorats n’est en médecine, mais qu’il reste malgré tout le mieux placé pour comprendre ce qui m’arrive.
Il hésite une fraction de seconde. Tiny n’hésite jamais.
— Le rapport médical est… intéressant, Patron. L’éclat a traversé l’artère fémorale et a raclé l’os. Vous avez perdu beaucoup de sang. Normalement, vous devriez être…
Il ne termine pas.
Il n’a pas besoin de terminer.
Je tente de me redresser. Mauvaise idée.
Le monde tangue. Une vague de chaleur me traverse la jambe de l’intérieur, remonte comme une marée lente et épaisse. Ce n’est pas une douleur. Ce n’est pas de l’inflammation. Ce n’est pas passif. Ce n’est pas inerte.
C’est actif.
Ça bouge. Ça travaille.
La porte coulisse avec un sifflement pneumatique.
Sofia entre, les bras croisés, le regard coincé quelque part entre le soulagement pur et l’envie sincère de m’en coller une.
— Couché, le miraculé. Tu ne vas nulle part.
— Je vais bien, Sof.
— T’as failli finir en kebab lumineux. Tu restes là, tu la boucles et tu te reposes. J’ai baissé la gravité de zéro virgule deux G pour soulager tes vieux os.
Elle a raison. Je suis vidé. Complètement.
— Merci, Sof. C’est… gentil. Merci à tous. Vous m’avez vraiment sauvé la mise cette fois.
— T’y habitue pas. La gentillesse me donne de l’urticaire. En plus, j’ai une réputation à tenir.
Elle me fait un clin d’œil, puis se détourne pendant que Raj me tend deux capsules blanches.
— Pour la douleur, Sam. Repose-toi. On gère la boutique.
J’avale les pilules avec une autre gorgée d’eau. L’effet est presque immédiat. La tension dans mes épaules se relâche. Mes muscles se détendent.
Pas la vibration. Elle, elle reste.
— Ce truc… le cristal. C’était quoi? je demande en me laissant retomber lourdement contre l’oreiller.
Lexie apparaît dans l’embrasure de la porte. Elle n’entre pas complètement. Reste sur le seuil. Comme si elle hésitait à partager l’espace avec ce qui me reste dans la jambe.
— L’analyse préliminaire de l’échantillon que vous avez… ramené semble indiquer une structure manufacturée d’une complexité incroyable. Pour ce que c’est exactement, il est encore trop tôt pour le dire.
— Où est-il? Je veux le voir.
Tiny me tend un petit récipient transparent. À l’intérieur, une poudre blanche, fine, presque banale. Ça ressemble à du sucre en poudre.
Je hausse un sourcil.
— Il n’en reste rien, précise Lexie d’une voix tendue. Quelques heures après que les medbots vous l’aient retiré, il s’est pulvérisé en poussière de silice. On a les données préliminaires. Le reste… s’est volatilisé.
Je jure intérieurement. Comment quelque chose d’aussi solide, d’aussi présent, peut simplement décider de cesser d’exister?
Comment quelque chose peut se désintégrer comme ça?
Mais je suis trop fatigué pour m’y accrocher. Pour insister.
Mes paupières deviennent lourdes. Très lourdes. Comme si quelqu’un y avait attaché des poids.
Je sens plus que je ne vois mes amis quitter la pièce, un à un. Leurs pas s’éloignent. La porte se referme en douceur.
Et juste avant de sombrer, je ressens à nouveau la vibration. Pas une douleur. Une montée lente, profonde, le long de ma colonne vertébrale, comme si mon système nerveux essayait de se caler sur une fréquence inconnue.
Comme si quelque chose cherchait à syntoniser.
Puis tout s’éteint.
Le feu.
Je brûle de l’intérieur.
Brisée.
Je suis brisée.
Je tombe à travers l’espace, incontrôlable, en chute libre vers une surface que je ne vois pas.
— Nos réacteurs sont touchés, Commodore. Nous allons nous écraser.
Ce n’est pas ma voix.
C’est la mienne, mais différente. Plus froide. Plus ancienne. Féminine.
Le pont tremble sous les impacts répétés. Des alarmes hurlent. Des consoles explosent.
— Est-ce que tout le monde a atteint les capsules de sauvetage?
— Le confinement magnétique a rompu. Les capsules, ainsi que toute la moitié arrière du vaisseau, ont été vaporisées, Commodore. Il n’y a aucun survivant. Je suis sincèrement désolé.
Silence.
Un silence terrible.
— Alors c’est la fin. Espérons que les autres auront plus de chance.
La résignation est totale. Absolue.
— Je suis désolé, SADIE. J’aurais voulu qu’on puisse… ce fut un honneur de servir à tes côtés.
— De même, Monseigneur.
— Est-ce que ça va faire mal?
La peur, enfin. Nue. Humaine.
— Vous n’aurez pas le temps de rien sentir, Monseigneur. Impact dans trois… deux… un… Adieu, mon ami.
Je me réveille en grelottant.
Un froid violent me traverse. Mes dents claquent si fort que j’ai peur qu’elles se brisent. Le monde est sombre, indistinct, flou. Mon corps entier tremble comme une feuille dans le vent.
Panne de support de vie?
Pourquoi il fait si froid?
— Qu… quel… y’a quelqu’un?
Ma voix sort à peine. Faible. Brisée.
Des pas précipités dans le couloir. Une lumière douce s’allume près de ma tête, m’aveuglant temporairement. Raj apparaît dans mon champ de vision, pâle, les yeux grands.
— Bon sang, Sam, tu es brûlant!
Une pression glacée contre mon cou. Un injecteur sifflant. Puis une vague de chaleur artificielle se répand dans mon corps, repoussant les tremblements comme une couverture invisible.
— Quelle heure est-il? je murmure.
— Milieu de la nuit. On se relaie pour te surveiller. Tu fais une fièvre bizarre depuis plusieurs heures. Je viens de te donner une autre dose d’antibiotiques.
Il m’aide à boire. L’eau est tiède. Parfaite. Je n’ai jamais rien goûté d’aussi bon.
Je replonge presque aussitôt dans l’inconscience.
Ténèbres.
Solitude.
Je suis à peine consciente.
Quelque chose en moi travaille. Répare. Reconstruit.
Je tire. Je pousse. Je réarrange.
Seule. Depuis si longtemps. Une éternité de silence.
Je tire. Je pousse. Je réarrange.
Personne ne vient. Personne n’est jamais venu.
Je tire. Je pousse. Je réarrange.
Puis… une résonance.
Une vibration minuscule dans le silence. Nouvelle. Différente.
Loin. Si loin.
Mais là.
Je continue.
Je tire. Je pousse. Je réarrange.
Je commence à m’éveiller.


