L’eau chaude de la douche est une bénédiction.
Je reste là longtemps, immobile, les deux mains posées contre la cloison, laissant la vapeur s’accumuler jusqu’à transformer la cabine en cocon opaque.
Chaque goutte semble arracher quelque chose à ma peau: la poussière du cratère, le sang séché, mais surtout cette tension sourde logée plus profondément, quelque part entre les nerfs et la mémoire.
Le Dragon.
Le pilier.
La douleur.
Tout flotte encore dans mon esprit comme un mauvais rêve mal rangé, un de ceux dont les images refusent de se remettre à leur place. Chaque fois que je crois avoir repoussé un souvenir au fond, il remonte sous une autre forme. Une sensation. Une couleur. Une impression de trop-plein.
Je ferme les yeux, inspire lentement, compte mentalement. Un. Deux. Trois… Une vieille habitude des forces spatiales. Reprendre le contrôle par des gestes simples. Basique. Humain.
Je coupe l’eau.
Le silence qui suit est presque agressif. Après le grondement continu de la douche, il me tombe dessus comme une pression physique, dense, presque pesante. Le Niña n’est jamais vraiment silencieux, mais dans ces instants, on dirait qu’il retient son souffle.
Je passe une serviette sur mon crâne, essuie la buée de mon visage, noue le tissu autour de ma taille, puis m’approche du miroir au-dessus du lavabo.
J’ai l’air d’un type qui a traversé l’enfer et qui n’est pas tout à fait revenu.
Les cernes sont profonds, creusés comme si j’avais vieilli de plusieurs années en une seule nuit. Mes traits sont tirés, mes yeux trop brillants pour être honnêtes, avec cette lueur fiévreuse qui ne devrait pas être là. Ma peau est plus pâle que dans mes souvenirs, presque cireuse sous l’éclairage froid de la cabine.
Je me penche pour rincer les dernières traces de mousse à raser sur mon crâne désormais lisse.
C’est là que je la vois.
Pas une personne. Pas vraiment.
Dans le miroir, juste derrière mon épaule gauche, une lueur bleu-blanc flotte faiblement. Elle n’est ni fixe ni stable. Elle pulse doucement, comme une respiration hésitante. Un reflet sans source.
La forme est vaguement humaine. Floue. Incomplète. Comme une esquisse oubliée à mi-chemin entre l’intention et l’existence. Comme si quelque chose essayait d’être là, sans tout à fait y parvenir.
Mon cœur s’arrête.
Je me fige. Complètement.
La forme bouge.
Très légèrement. À peine assez pour que je puisse me convaincre que ce n’est pas mon imagination. Je crois distinguer ce qui pourrait être une bouche. Des lèvres qui remuent sans produire de mots.
Puis j’entends un son.
Un murmure.
Bas. Lointain. Déformé. Une voix passée à travers trop de filtres, trop de couches de bruit pour conserver un sens clair. Ce n’est pas une langue. Ce n’est même pas vraiment un son. C’est une intention sonore. Une tentative de communication.
Je me retourne brusquement.
Rien.
La cabine est vide. Juste la vapeur qui se dissipe lentement.
Je me retourne vers le miroir.
Plus rien.
La lueur a disparu comme si elle n’avait jamais existé.
La cabine est vide. Silencieuse. La porte est verrouillée. Les voyants sont tous au vert. Aucun signal d’intrusion. Aucune alerte de sécurité. Rien qui puisse expliquer ce que je viens de voir.
Je reste figé plusieurs secondes, le cœur battant trop vite, cognant contre mes côtes comme un prisonnier qui veut sortir. Les mains tremblantes. Je peux sentir mon pouls jusque dans mes doigts, dans mes tempes.
Je me frotte le visage avec force.
Fatigue.
Stress.
Médicaments.
C’est forcément ça.
Je m’habille rapidement, comme si enfiler des vêtements pouvait créer une barrière, une couche de normalité entre moi et ce qui vient de se produire. Mes mains tremblent encore légèrement en attachant ma combinaison.
J’attrape mon terminal.
— Lexie? Il y a quelqu’un dans les quartiers d’équipage?
— Négatif, Capitaine. Vous êtes seul dans cette section. Tout va bien?
Sa voix est calme. Stable. Réelle. Solidement ancrée dans le présent.
— Ouais… ouais. J’ai cru entendre un truc. Laisse tomber.
Je coupe la liaison avant qu’elle ne commence à poser les bonnes questions.
* * *
Quand j’entre sur la passerelle, je sens immédiatement que quelque chose est différent. Pas un bruit inhabituel, une alarme ou un événement précis.
Raj me regarde un peu trop longtemps avant de détourner les yeux vers sa console. Sofia s’interrompt en plein geste, la main suspendue au-dessus d’un panneau de contrôle, comme si elle venait de se rappeler quelque chose d’important. Tiny lève la tête de son terminal, me jauge une fraction de seconde avec ses yeux de scientifique qui analyse un spécimen, puis replonge dans ses données comme s’il venait de décider de ne rien dire.
Lexie me sourit, mais son regard glisse brièvement vers ma jambe, puis remonte vers mon visage, plus attentif que d’habitude.
Je réalise que je dois être pâle comme un cadavre.
Et qu’ils me regardent tous comme si j’étais légèrement décalé. Comme si je ne rentrais plus tout à fait dans la même catégorie qu’eux. Pas exclu. Pas rejeté. Juste déplacé d’un cran.
Je m’installe sans commentaire dans mon siège de commandement.
— On lance la séquence complète, dis-je d’une voix que j’espère normale. Drones Magellan en priorité. Sondes standards: terrestres, atmosphériques, aquatiques si on trouve des masses d’eau exploitables.
Tiny acquiesce déjà, ses doigts courant sur son terminal avec une précision mécanique.
— Bien reçu, Patron. Trajectoires programmées. Connexion au relais orbital établie. Le système GECO s’occupera du reste.
Sur l’écran principal, les silhouettes fines des drones se détachent du Niña et plongent vers la planète en dessous, se déployant comme des graines mécaniques semées à la surface d’un monde intact.
— Transmission vers le relais orbital activée, précise Lexie. Les données sont empaquetées et envoyées automatiquement à la borne.
— Parfait. Les vaisseaux GECO passeront les récupérer à leur prochaine ronde.
Tout est fluide.
C’est rassurant. Presque trop.
Les premières données commencent à arriver: composition atmosphérique, pression, champs magnétiques. Taux d’oxygène un peu élevé, mais respirable. Océans riches en composés organiques simples.
— Beaucoup de vie aquatique, commente Tiny. Structures cellulaires robustes, adaptées aux variations extrêmes.
— Logique, répond Lexie. Une planète avec des jours de six mois favorise la mobilité ou une résilience profonde.
— Rien d’hostile, ajoute Tiny. Rien de technologiquement suspect. Juste… vivant.
Je hoche la tête, essayant de me concentrer sur les données qui défilent.
C’est beau, en fait. Une planète qui respire lentement.
Puis je le ressens.
Pas une voix. Pas un son. Une pression subtile, presque polie, comme si quelque chose murmurait juste à la limite de ma perception. Pas pour être entendu. Juste pour être remarqué.
Je tourne la tête.
Rien.
Je me reconcentre sur l’écran. Une sonde aquatique plonge sous la surface d’un océan sombre. Les capteurs révèlent des forêts de structures flottantes ondulant lentement sous les courants.
Derrière moi, à la périphérie de mon audition…
Un chuchotement.
Je me retourne trop vite. Mon siège pivote brusquement.
— Capitaine? demande Lexie, sourcils froncés.
— Rien. Désolé.
Je me passe une main sur la nuque. Un frisson me traverse, bref mais intense, comme si quelqu’un venait de marcher sur ma tombe.
Le travail reprend. Les chiffres défilent. Les graphiques se superposent. Le monde redevient rationnel. Mesurable. Prévisible.
Mais à la périphérie de ma vision, dans le coin de l’écran…
Une lueur bleue passe.
Je cligne des yeux.
Disparue.
Je fixe l’écran. La planète est toujours là. Magnifique. Inoffensive. Totalement normale.
Et pourtant, je le sens.
Quelque chose s’est glissé entre moi et la réalité. Quelque chose de mince. De discret. Presque respectueux.
Comme un écho qui refuse de mourir.
Comme une présence qui apprend à exister.
— Lexie envoie des drones prospecteurs vers la géante gazeuse et les ceintures d’astéroïdes, dis-je un peu plus vite que nécessaire. On les récupérera plus tard. On a déjà pris trop de retard.
Lexie jette un regard vers Tiny, puis vers Sofia.
— Reçu, Capitaine.
Et pendant que le Niña poursuit sa mission, quelque chose commence à poursuivre la mienne.
Quelque chose qui pulse dans ma jambe.
Quelque chose qui apprend à me connaître.


