Les couloirs du Niña sont silencieux.
Trop silencieux.
D’habitude, même en cycle nocturne, le vaisseau respire. Une vibration basse dans la coque, un chœur discret de servomoteurs, un murmure mécanique presque rassurant.
Là… rien.
Comme si le vaisseau retenait son souffle.
Mes pas résonnent sur le sol métallique, chaque impact amplifié par le vide sonore.
Clang.
Clang.
Clang–clac.
Puis autre chose.
Un pas de plus. Pas exactement derrière moi. Plutôt… décalé. Comme un écho qui aurait raté sa synchronisation avec la réalité. Une fraction de seconde trop tard.
Je m’arrête.
Le son s’éteint aussitôt.
Je me retourne lentement, mes muscles tendus. Les couloirs s’étirent devant moi, vides, baignés par l’éclairage nocturne. Aucun mouvement. Aucun indicateur d’anomalie. Tout est nominal.
Parfaitement normal.
Et c’est précisément ça qui cloche.
Une vague de froid glisse le long de ma nuque, descend entre mes omoplates. Un frisson primitif, viscéral, qui hérisse les poils de mes bras avant même que mon cerveau ne tente une explication rationnelle.
Je souffle par le nez, forçant mes épaules à se détendre.
Très bien. Félicitations, Mercer.
Tu viens officiellement d’entrer en mode stress post-traumatique avec option maison hantée.
Je reprends ma marche. Plus lentement. Chaque reflet devient suspect. Chaque variation lumineuse attire mon regard. Je scrute les ombres comme si elles pouvaient bouger.
Sur la paroi courbe à ma droite, une teinte bleutée glisse brièvement. Pas une lumière franche. Plutôt une aberration chromatique, comme si le métal avait hésité sur sa couleur pendant une milliseconde.
Je me tourne trop vite, le cœur cognant dans ma poitrine.
Rien.
— Respire, Mercer, je murmure, ma voix résonnant brutalement dans le silence. Tu as survécu à un empalement par artefact extraterrestre. Ton système nerveux transforme probablement chaque photon mal aligné en menace existentielle.
J’essaie d’y croire.
Vraiment.
Tu as besoin de repos. De sommeil. Peut-être une douche. Mauvaise idée. Surtout après ce qui s’est passé avec le miroir plus tôt.
Ma cabine apparaît au bout du couloir comme une promesse de sécurité.
Je jette un dernier regard derrière moi. Toujours rien. Juste le corridor vide qui s’étire dans la pénombre bleutée.
Je me tourne vers la porte.
Elle s’ouvre.
Pas brutalement. Elle coulisse simplement sur le côté, en silence, sans que j’aie effleuré le panneau de contrôle. Comme si elle savait que j’allais arriver.
Je m’arrête net, la main encore suspendue dans l’air à quinze centimètres du capteur. Mon sang se glace.
— … D’accord.
Je reste figé une seconde sur le seuil, cherchant frénétiquement une explication acceptable. Ai-je déclenché l’ouverture à distance via mon implant sans m’en rendre compte ? C’est possible. Les automatismes. La fatigue.
Oui.
Ça doit être ça.
Sauf que je n’y crois pas vraiment.
Je hausse les épaules, un geste forcé pour me convaincre, et j’entre.
La porte se referme derrière moi avec un chuintement feutré.
La cabine est exactement comme je l’ai laissée. Éclairage doux. Air légèrement tiède. Aucun signe d’intrusion. Rien d’anormal. Et pourtant, j’ai l’impression d’entrer dans une pièce où quelqu’un vient tout juste de sortir. Une présence résiduelle, difficile à nommer.
Je balaie la pièce du regard, inspectant chaque coin d’ombre.
Rien.
Je me déshabille mécaniquement, laissant mes vêtements tomber en tas près du lit. Pas par paresse. Plutôt comme si mon corps cherchait à accélérer l’inévitable. Plus vite je m’allonge, plus vite je pourrai couper la conscience avant que mon esprit n’assemble les mauvaises pièces du puzzle.
Je m’allonge, ma peau nue contre les draps frais.
Le lit ajuste instantanément sa gravité, m’enveloppant dans cette étreinte artificielle parfaitement calibrée. Je ferme les yeux, forçant ma respiration à ralentir.
Et le bourdonnement revient.
Pas dans mes oreilles.
Derrière mes yeux.
Une vibration sourde, comme une fréquence radio captée par erreur. Ce n’est pas une douleur. C’est une pression diffuse, une densité étrangère qui occupe un volume qu’elle ne devrait pas pouvoir occuper.
Parfait. Maintenant j’ai des acouphènes psychiques.
Je ralentis volontairement ma respiration, comptant les secondes. J’ignore la pression. J’ignore la sensation d’être observé de l’intérieur, comme si une caméra avait été placée derrière mes propres yeux. Je laisse la fatigue gagner, m’enfoncer dans le noir.
Je me réveille sans comprendre pourquoi.
Pas d’alarme. Pas cette montée d’adrénaline qui accompagne d’habitude les réveils de danger. Juste… une traction douce. Délibérée. Comme si quelqu’un avait tiré délicatement sur le fil de ma conscience pour me ramener à la surface.
Je cligne des yeux, désorienté.
La cabine est plongée dans la pénombre. Éclairage minimal du cycle de nuit. Je suis seul.
Et pourtant… je ne me sens pas seul.
Il y a quelque chose ici. Pas une présence tangible. Plutôt une attention. Un regard sans yeux.
Je me redresse sur les coudes, mes bras tremblent. L’air est différent. Chargé. Une électricité statique invisible, froide, clinique. Pas hostile. Pas bienveillante non plus. Indifférente.
Ma peau se hérisse.
— Il y a quelqu’un ? je demande, ma voix rauque.
Le silence me répond. Mais ce n’est pas un silence vide. C’est un silence qui écoute.
La réponse ne vient pas de la pièce. Elle ne passe pas par mes oreilles. Elle éclot directement dans mon cortex auditif.
Pas un son.
Une sensation.
Un murmure qui court le long de mes synapses comme une décharge électrique ralentie. Une suite de données mal compressées, cherchant désespérément à devenir des mots. Des syllabes qui se forment sans gorge, sans souffle.
… S… A… D… I… E…
Je me fige, mon sang se transformant en glace.
Le son, non, la pensée, est fragmentée, discontinue, comme une radio qui cherche sa fréquence. Mais je la reconnais. Je la sens.
— … SADIE ? je répète, testant le nom à voix haute, la gorge serrée.
Le mot agit comme une clé.
Instantanément, tout s’arrête. Le murmure. La pression. L’électricité dans l’air. Comme si quelqu’un avait fermé un canal.
Le vide qui reste est presque pire.
Je reste assis dans le noir, le cœur battant trop vite, cognant contre mes côtes, la bouche sèche, les mains agrippant les draps.
Un rêve.
Ça doit être un rêve.
Je me passe une main tremblante sur le visage. Sauf que je suis parfaitement éveillé.
Chaque détail est net.
Trop net.
Je regarde l’heure projetée sur ma rétine par mon implant.
03h42.
Milieu de la nuit. Tout le monde dort. Le vaisseau entier respire au ralenti.
Sauf moi.
Et soudain… je suis debout.
Je n’ai pas décidé de me lever. Je ne me souviens pas d’avoir donné l’ordre à mes jambes de bouger. Je me suis simplement levé. Comme si mon corps avait court-circuité ma volonté.
Mes pieds nus touchent le sol froid.
J’ai faim.
C’est ce que je me dis. Une explication simple. Physiologique. Rationnelle. Sauf que mon estomac est silencieux.
À la place, une information brute s’impose dans mon esprit.
Nutrition requise.
Pas une envie.
Une directive.
Impersonnelle. Mécanique.
Je reste immobile une seconde, debout au milieu de ma cabine, à contempler cette pensée étrangère qui ne porte aucune émotion. Juste une nécessité programmée.
Je me dirige vers la porte.
Je ne me demande pas si c’est une bonne idée, ni même pourquoi.
Parce qu’on ne m’a pas demandé mon avis.
Parce qu’elle ne demande plus la permission.
La porte s’ouvre avant que j’arrive, glissant en silence dans l’obscurité.
Comme si elle savait.
Comme si elle… le savait.


