Je me réveille en sursaut.
Mon corps est trempé de sueur. Mon cœur cogne dans ma poitrine comme s’il essayait de s’échapper par la force brute. Pendant une fraction de seconde, je ne sais plus où je suis. Ni quand. Ni même qui je suis.
Puis l’odeur me frappe.
Le gras chaud du bacon.
Le café trop fort.
Le genre d’arôme qui te colle à l’âme et te rappelle que, malgré tout, l’univers n’a pas encore décidé de te tuer aujourd’hui.
C’est le matin.
Et la fièvre est tombée.
Je reste immobile quelques secondes, les yeux fixés au plafond, à écouter le vaisseau respirer autour de moi. Le ronronnement lointain des systèmes. Le cliquetis discret des conduits thermiques. Le Niña est stable. Vivant.
Je repousse lentement les draps.
Contre le mur, bien en évidence, une paire de béquilles de fortune m’attend. Tubes d’aluminium, duct tape argenté, poignées bricolées avec ce qui ressemble à de vieux morceaux de mousse d’emballage. Signature incontestable de Sofia.
Merci, Sof.
Je fais glisser mes jambes hors du lit. Mon cerveau anticipe la douleur avec une précision presque professionnelle, cataloguant par avance chaque signal d’alarme.
Rien. Enfin… pas rien, une raideur. La sensation étrange que mes nerfs sont à vif, comme si quelqu’un avait augmenté leur sensibilité. Mais pas de douleur franche. Pas de signal d’alarme rouge qui hurle dans mon cerveau.
C’est impossible. Un trou de la taille d’un pouce traversait ma jambe de part en part il y a à peine quelques heures.
Je saisis les béquilles par réflexe et me redresse lentement, prudemment. Le sol ne tangue pas. La pièce reste stable. Je pose le pied gauche. Transfère prudemment mon poids.
Toujours rien.
Mon estomac grogne, furieux d’avoir été ignoré trop longtemps. L’odeur du bacon devient insupportable. L’estomac gagne la bataille sur la prudence.
Je boitille hors de l’infirmerie, et me dirige vers la cafétéria en me laissant guider par mon nez.
Les voix se taisent dès que j’entre.
Lexie est la première à me voir. Elle s’arrête en plein milieu d’une phrase, figée, sa tasse de thé suspendue à mi-chemin de ses lèvres, les yeux écarquillés.
— Capitaine… vous ne devriez pas marcher si tôt. Vous allez déchirer les sutures.
Les autres se retournent comme un seul homme.
Sofia se lève d’un bond, sa chaise raclant bruyamment contre le sol.
— Qu’est-ce que tu fous debout? aboie-t-elle. T’es suicidaire ou juste con?
— Je vais bien, dis-je calmement. Sérieusement.
Je fais quelques pas pour le prouver. Lentement. Délibérément. Comme si je marchais sur du verre.
Sofia me rejoint en deux enjambées, s’accroupit sans demander la permission et soulève le bas de mon pantalon médical d’un geste brusque.
Elle siffle doucement entre ses dents.
Le silence tombe lourdement.
— C’est quoi ce bordel…
Là où devrait se trouver une plaie fraîche, béante, suturée à la hâte par des medbots, il n’y a que deux cicatrices rosées. Comme si la blessure datait de plusieurs semaines. Peut-être même de plusieurs mois.
Je regarde ma jambe. Puis leurs visages. Je n’ai aucune explication à leur offrir.
— C’est rien, dis-je enfin. J’ai toujours guéri rapidement.
Ma voix sonne creux, même à mes propres oreilles.
— Conneries, réplique Sofia sans lever les yeux de ma jambe. Guérir vite, c’est une chose. Ça, c’est autre chose. On dirait que la blessure n’a jamais existé.
Elle se tourne vers Tiny, cherchant une explication scientifique.
Le géant fixe ma jambe avec une intensité presque religieuse. Ses yeux sont plus grands que je ne les ai jamais vus. Il cligne une fois. Deux fois. Comme s’il essayait de recalibrer sa vision.
— J’ai… aucune explication, Patron.
Le silence s’étire. Devient inconfortable.
Alors je fais ce que je fais le mieux dans ces situations.
— On s’en fout. Je suis vivant, j’ai faim, et on a du boulot. Donnez-moi le bacon avant que je morde quelqu’un.
Le charme opère. À moitié.
Je m’assois et engloutis deux tranches de bacon et un bagel sec comme si c’était un festin royal. Le café est tiède. Affreux. Parfait.
— Situation? Je demande la bouche pleine.
Ils échangent des regards. Puis, lentement, s’installent autour de la table.
Lexie active son terminal avec des gestes mécaniques. Le système d’Epsilon Eridani apparaît au-dessus de la table, projection holographique stable et élégante.
— On est en orbite géostationnaire autour d’Epsilon Eridani deux, commence-t-elle d’une voix professionnelle.
Le géant se racle la gorge.
— C’est le jackpot, Patron. Planète tellurique dans la zone habitable. Atmosphère respirable, même si le mélange est un peu riche en oxygène.
Il zoome sur la planète avec un geste de la main.
— Mais elle tourne très lentement sur elle-même. Un jour là-bas dure cent quatre-vingt-treize jours terrestres.
Je manque de m’étouffer avec mon café.
— Pardon? Une journée de six mois?
— À peu près. Ça crée des zones extrêmes. Nuits glaciales. Jours torrides. La vie locale a dû s’adapter sévèrement. Pour des colons, ça va demander des infrastructures solides. Dômes. Serres. Régulation thermique lourde.
— Mais c’est vivable, je conclus.
— Et vendable, ajoute Sofia.
— Exactement. Le GECO va payer cher pour ces données. Très cher.
— Les drones Magellan sont déjà à l’œuvre, précise Lexie. La cartographie complète sera terminée dans environ deux heures.
Je termine mon café d’une traite et repousse l’assiette vide.
— Parfait. Ça me laisse le temps d’aller faire un tour à ma cabine avant le début des opérations. J’ai vraiment besoin d’une douche.
Je me lève. Tends la main vers les béquilles. Hésite.
Puis les laisse contre le mur.
Je quitte la cafétéria en boitant à peine, plus par prudence que par nécessité. Je sens leurs regards dans mon dos. Pas accusateurs, pas encore, plutôt inquiets.
Dans le couloir, je ralentis.
Ma main se pose contre la cloison froide. J’attends que mon souffle se stabilise.
Sous la peau de ma jambe, quelque chose vibre doucement. Presque imperceptible. Comme une fréquence de fond que mon corps commence tout juste à reconnaître.
Je ferme les yeux. Concentre mon attention sur la sensation.
C’est là. Constant. Patient.
Je sais une chose avec une certitude glaciale.
Ce qui m’a transpercé sur cette lune n’a pas disparu.
Il a simplement changé de localité.


