L’apparition bleutée s’est volatilisée, dissoute comme une projection mal synchronisée, mais ses mots résonnent encore dans l’air glacé de la passerelle. Ils ne vibrent pas seulement dans l’espace. Ils cognent quelque part derrière mes yeux, là où la douleur commence à devenir une idée fixe. Un battement sourd. Persistant.
Je suis désolée.
— C’était quoi ce bordel? souffle Tiny, la trousse médicale à la main, les yeux écarquillés, fixé sur l’endroit précis où se tenait la petite fille l’instant d’avant. Il regarde l’absence, comme si le vide pouvait encore répondre.
— On s’en fout, dis-je, plus sèchement que je ne l’aurais voulu.
Le ton claque. Trop sec. Presque violent.
— Tiny. Ici. Maintenant.
Lexie me regarde, surprise.
Tiny secoue la tête, comme pour chasser une image brûlée sur sa rétine, puis revient à la réalité. Il se laisse glisser sur le sol incliné jusqu’à nous, ses bottes dérapant. Le Niña est penché, figé dans une posture qui défie l’équilibre naturel du corps. Même s’arrêter demande un effort conscient. Chaque mouvement est une négociation avec la gravité.
Avec une délicatesse surprenante pour ses grosses pattes d’ours, Tiny ouvre la trousse et scanne Raj. Le faisceau médical balaye le torse immobile, saccadé par des interférences dues aux systèmes de secours qui grésillent.
Le diagnostic tombe en quelques secondes, affiché en rouge sur le biomoniteur. Rouge saturé. Sans ambiguïté.
— Pouls filant, Patron. Respiration superficielle. Choc décompensé. Hémorragie interne probable. Peut-être multiple.
Sa voix est clinique, mais ses mains tremblent imperceptiblement.
— On ne peut pas soigner ça ici, dit Lexie, la voix tremblante, fissurée, en essuyant le sang qui coule de son propre front sans même s’en rendre compte.
— L’infirmerie est hors ligne. Le bloc opératoire automatisé est en miettes, ajoute Sofia d’une voix blanche.
— Les capsules de stase! crie Lexie en se redressant péniblement, trop vite, une main sur les côtes. Elles ont des batteries indépendantes. Elles peuvent tenir des jours sans alimentation du vaisseau. Des semaines même. C’est sa seule chance.
Je regarde le visage tuméfié de mon pilote. Le sang séché dans ses cheveux, collant les mèches à son front. Ses paupières frémissent à peine. Trop peu.
On n’a pas le choix.
— Tiny, prends-le. Lexie, éclaire-nous. Sofia, fonce devant et prépare une capsule. Go. Maintenant.
Tiny soulève le corps inerte de Raj comme s’il ne pesait rien. Comme une poupée de chiffon. Nous courons, ou plutôt nous trébuchons, à travers les couloirs dévastés du Niña pour rejoindre l’infirmerie. Le vaisseau penche dangereusement. Chaque pas est une lutte contre l’inertie. Contre la géométrie tordue de l’épave.
La fumée âcre brûle nos gorges, irrite les yeux, laisse un goût métallique persistant sur la langue. Des étincelles pleuvent des plafonds éventrés, crépitant comme une pluie électrique. Des câbles pendent comme des viscères.
L’infirmerie est un chaos figé. Armoires renversées. Instruments éparpillés. Verre partout. Des éclats translucides crissent sous nos bottes à chaque pas. Mais au fond, ancrées dans la paroi comme des tombeaux, les cinq capsules de cryogénisation sont intactes. Massives. Silencieuses. Presque rassurantes dans leur solidité.
Sofia se jette sur la première. Ses doigts volent sur le panneau de contrôle manuel.
— Allez… démarre, saloperie… allez…
Rien. Aucun voyant. Aucune réponse.
La capsule est morte.
Elle passe à la deuxième sans s’arrêter. Un voyant vert s’allume. Faible. Puis plus fort. Un ronronnement grave se fait entendre, profond, presque organique.
— Elle est active. Amenez-le ici. Vite!
Tiny dépose Raj dans le sarcophage de verre et de métal. Le contraste est brutal. La violence du crash contre cette précision chirurgicale. Le chaos contre l’ordre.
Sofia connecte les IV et les capteurs biométriques à une vitesse affolante. Les tubes s’enfoncent dans la peau. Les aiguilles cherchent les veines.
— Injection du gel de suspension… abaissement de la température… initialisation du protocole…
Le couvercle se referme dans un chuintement hydraulique. Définitif. La glace commence immédiatement à se former sur la vitre intérieure, des cristaux qui se ramifient, figeant le visage de Raj dans un sommeil artificiel.
Sofia s’adosse à la capsule et glisse jusqu’au sol, à bout de souffle.
— Il est stable, souffle-t-elle, les yeux fermés. Tant que cette lumière est verte… il ne mourra pas.
Je fixe le voyant vert qui clignote dans la pénombre. Un battement de cœur mécanique. Une petite victoire. Amère.
Nous restons là un moment, silencieux, à regarder Raj respirer derrière le givre.
Puis la réalité nous rattrape.
Le Niña brûle. Les systèmes tombent un à un. Il y a du travail.
Trois heures.
C’est le temps que ça nous a pris pour sécuriser les périmètres, éteindre les incendies électriques et nous assurer que le Niña n’était pas sur le point d’exploser ou de s’enfoncer plus profondément dans la glace.
Nous sommes réunis dans la cafétéria. Il y fait froid. Pas le froid franc de l’espace, mais un froid humide, insidieux, qui s’installe dans les articulations. L’éclairage d’urgence projette des ombres longues sur les parois déformées.
Nous sommes emmitouflés dans nos vestes thermiques, buvant des rations d’eau tiède sans goût. L’absence de Raj pèse lourd. Le silence du vaisseau, privé de son ronronnement habituel, est oppressant. Presque accusateur.
Lexie pianote sur une tablette reliée aux systèmes de secours, les épaules voûtées. Tiny fixe sa tasse vide comme si elle contenait des réponses. Sofia fait tourner un tournevis entre ses doigts tachés de graisse et de sang séché.
Finalement, Tiny brise le silence.
— Donc… on va en parler, Patron? De la petite fille bleue? Ou on continue d’éviter le sujet comme si on ne l’avait pas tous vu?
Personne ne rit. Même Sofia n’a rien à lancer.
Les regards convergent vers moi.
Je soupire. Mes épaules s’affaissent.
— C’est une forme d’intelligence artificielle ancienne, dis-je. Ou ce qu’il en reste. Elle s’appelle SADIE. Elle tente d’entrer en communication avec moi depuis mon réveil après l’accident.
Le mot tombe comme une pierre dans l’eau.
SADIE.
Sofia plisse les yeux, bras croisés.
— Attends. Tu viens de donner un prénom tout mignon à un truc qui a pris le contrôle du Niña, qui a court-circuité nos sécurités et qui nous a envoyé embrasser la surface d’une planète à vitesse terminale.
— Lune, corrige Lexie sans lever les yeux.
Le silence se fracasse net. Tous se tournent vers elle.
Lexie relève la tête, croise le regard de Sofia… et pâlit.
— Je… désolée. Tu as dit planète. Mais techniquement, on s’est écrasés sur une lune.
Elle désigne le hublot d’un geste maladroit, où la géante gazeuse occupe une partie du ciel.
Sofia ouvre la bouche. La referme. Respire.
Je reprends avant que ça dégénère.
— Elle nous a aussi empêchés de mourir. Sans les drones pour corriger le vecteur d’entrée et absorber une partie de l’énergie cinétique, on aurait été pulvérisés. Vaporisés. C’est elle qui a piloté… quand aucun de nous n’était en état de le faire.
— Ouais, réplique Sofia, sèche. Glaciale. Un incendiaire qui appelle les pompiers après avoir foutu le feu, ça reste une criminelle.
Tiny ne me quitte pas des yeux.
— Tu as dit intelligence artificielle, Patron. Une IA. Donc quelque chose de conçu. De construit. De programmé. Pas né par accident.
Je hoche lentement la tête.
— Oui.
— Alors d’où elle sort? insiste-t-il. Et surtout… comment elle s’est retrouvée dans nos systèmes?
Lexie relève brusquement la tête. Elle a cet air-là. Celui qu’elle a quand deux morceaux viennent de s’emboîter.
— Quand on a récupéré le cristal, dit-elle lentement, on l’a connecté directement aux équipements d’analyse. Interfaces ouvertes. Flux bidirectionnels. On voulait lire sa structure interne… mais on lui a offert une porte. Un accès.
Le silence s’épaissit.
— Tu es en train de dire qu’on l’a branchée nous-mêmes au Niña, dit Sofia.
— Je dis que si SADIE était dormante, fragmentée, en veille dans son substrat… alors ce branchement a pu lui fournir exactement ce qu’il lui manquait. Énergie. Synchronisation. Un support.
Tiny fronce les sourcils.
— Et son support de cristal se désintègre en poussière juste après le transfert…
Il laisse la phrase en suspens.
Un froid traverse la pièce.
Je garde le silence.
Les laisser croire qu’elle s’est greffée au vaisseau est plus simple que leur dire qu’elle s’est installée dans ma tête. Qu’elle vit dans mes synapses.
La pression familière derrière le crâne se resserre.
Oui. Tu comprends.
— Ça expliquerait pourquoi elle peut interagir avec le Niña, poursuit Lexie. Elle s’y est greffée. Intégrée.
— Une parasite, lâche Sofia.
Lexie hésite.
— Ou une naufragée qui s’accroche à la coque d’un bateau qui passait par là.
Tiny revient à moi.
— Et maintenant?
Un silence.
— Maintenant, elle est silencieuse, dis-je. Probablement affaiblie. Elle a dû dépenser énormément d’énergie pour nous garder en vie.
Je me redresse.
— Et quoi qu’il en soit… on a des problèmes plus immédiats.
Je me tourne vers Sofia.
— Le Niña. Dans quel état sommes-nous?
Elle me fixe une seconde, puis plante son tournevis dans la table en composite avec un bruit sec.
— Très bien. Mais qu’on soit clairs, Mercer… on n’a pas fini d’en parler.
Je le sais.
Et au fond de moi, je ne suis plus certain d’être seul à écouter.
* * *
Sofia expire longuement.
— Bon. J’ai une très mauvaise nouvelle. Et une moins mauvaise.
Je me frotte les tempes, sentant la fatigue me gratter de l’intérieur.
— La très mauvaise.
— Il y a eu un glitch majeur dans la distribution d’énergie. SADIE a injecté une quantité massive de puissance directement dans les bobines de saut. Pas progressivement. D’un coup. Ça a surchargé le moteur, fait sauter les sécurités et nous a arrachés à notre trajectoire.
Elle grimace.
— Le surplus a grillé les émetteurs de champ, fondu la plupart des conduits principaux. Le réacteur s’est mis en arrêt d’urgence pour ne pas devenir une mini supernova. J’ai relancé un générateur de secours, mais c’est du rafistolage. Juste assez pour nous empêcher de mourir gelé, avoir de l’eau potable et faire fonctionner les chiottes.
Tiny secoue lentement la tête.
— Et la moins mauvaise? dis-je.
Sofia me regarde, sans joie.
— On a fissuré la coque ventrale à l’atterrissage. Alors ça fait trois heures qu’on respire l’air de cette lune…
Je me lève d’un bond, la chaise raclant le sol.
Mon cœur cogne.
Trois heures.
Sans filtres. Sans masques. Sans purification.
Je plaque une main sur ma bouche, comme si ça pouvait effacer les trois dernières heures.
Sofia lève les mains, ferme. Calme forcé.
— Respire, Mercer. Les capteurs n’ont confirmé ça qu’il y a dix minutes. J’ai vérifié trois fois avant de t’en parler.
Elle pointe la tablette de Lexie.
— O₂ stable. CO₂ stable. Pas d’aérosols toxiques détectés. Pas de particules dangereuses dans les seuils. C’est pas “propre”, mais c’est respirable.
Je reste debout, raide, avalant ma salive.
Tiny pose une main énorme sur mon épaule. Une poigne de fer.
— Ce que Sofia veut dire, Patron… c’est qu’on a une chance statistiquement impossible.
Je souffle enfin, mais ça ne ressemble pas à un soulagement.
Ça ressemble à une prière qui a accepté d’être en sursis.
Je me rassois lentement. L’embarras me chauffe la nuque.
— D’accord. Désolé.
Je déglutis.
— Alors… combien de temps avant de pouvoir quitter cette boule de glace?
Les yeux de Sofia lancent des éclairs.
— Sam… le Niña est une épave. Un cadavre. Même avec un chantier spatial zéro-G, des pièces neuves et une équipe complète d’ingénieurs, ça prendrait des mois. Là? Avec ma caisse à outils et tes beaux yeux? On ne va nulle part.
Tiny lève une main, calme.
— Étape par étape. On survit d’abord.
Je hoche la tête.
— Lexie… qu’est-ce qu’on sait sur ce système? On peut envoyer une balise de détresse? Contacter le GECO?
Lexie secoue la tête.
— Le DeepLink a été détruit lors du crash. Pulvérisé. J’ai triangulé notre position avec les étoiles visibles, mais… il y a quelque chose de vraiment étrange.
Elle tourne la tablette vers nous. Des cartes stellaires. Des points lumineux.
— Ce système ne devrait pas exister. On est dans un espace vide. Il n’apparaît sur aucune carte officielle. Nulle part. C’est comme si quelqu’un l’avait effacé.
— Comment on peut cacher une étoile? demande Sofia.
— On ne peut pas, répond Lexie. À moins de censurer les cartes. Zone d’exclusion numérique. Censure active.
Je sens un souvenir remonter. Des rumeurs de couloir de mon temps dans les forces spatiales. Des systèmes retirés des cartes. Dédiés à des programmes clandestins qu’on n’écrit pas dans les budgets.
— Ou alors… murmuré-je, ceux qui cartographient ont décidé d’oublier.
Sofia crache un rire sans humour.
— Génial, donc si je résume on est naufragés sur une lune, dans un système qui n’existe officiellement pas, avec un vaisseau aux portes de la mort et des stocks de vivres limités. Nos chances de survie sont… vraiment optimistes.
Tiny se tourne vers Sofia.
— Une lune avec une atmosphère respirable, dit-il simplement. On est statistiquement très chanceux… On devrait déjà être morts.
— Chanceux?! Tu as entendu la partie ou j’ai mentionné: naufragés, vaisseau mort et stocks de vivres limités ? Avec la quantité impressionnante de nourriture que tu ingères quotidiennement… tu devrais être un peu plus inquiet, Ti…
— Un problème à la fois, Sofia.
Elle hoche la tête, tourne déjà son tournevis entre ses doigts.
— Je vais voir si je peux relier les batteries des autres capsules en parallèle à celle de Raj. Nous donner plus de temps.
Tiny se lève.
— Je viens. On manque de bras, et Raj n’aura peut-être pas le luxe d’attendre.
Ils se dirigent vers la sortie quand le terminal de Lexie grésille.
Strident.
De la neige statique envahit l’écran.
Lexie se fige.
— Qu’est-ce que...
Elle tape une commande. L’image saute. Grésille encore.
Pendant une fraction de seconde, un visage apparaît au milieu du bruit blanc. Une femme âgée. Cheveux roux striés de gris. Regard dur. Uniforme sombre.
— …Mayday, mayday… Je suis la docteure Kati Takala… GRSHHH…
L’image disparaît.
Le silence retombe. Plus lourd qu’avant.
— C’était quoi ça? demande Sofia.
Lexie ne cligne pas.
— Un signal audio-vidéo. Il tourne en boucle, mais il est corrompu.
— D’où? demande Tiny.
Elle relève les yeux.
— De la surface de la lune.
Elle travaille frénétiquement, ses doigts volant sur l’interface.
— Ah voilà! J’ai localisé l’origine. À environ une centaine de kilomètres au nord de notre position
Le silence tombe. Lourd.
Une lune inconnue. Un système effacé. Un appel de détresse depuis la surface.
Je repense à la structure que j’ai entrevue dans le blizzard après le crash. Lignes droites. Angles impossibles.
Je me tourne vers Sofia.
— Le Dragon. Il est dans quel état?
— La vieille navette? Elle a été secouée, mais elle était arrimée au niveau supérieur arrière. Protégée du pire de l’impact.
Elle réfléchit déjà.
— Les turbines atmosphériques n’ont pas tourné depuis longtemps, mais… elle devrait pouvoir voler. Je dois faire une inspection complète pour en être certaine.
— Ok. Fais-le.
Je me tourne vers Tiny.
— On a des tenues grand froid en soute 4, non? Le GECO nous oblige à les trimballer partout.
— Affirmatif, Patron. Encore dans leurs emballages d’origine.
Je regarde mon équipage. Fatigués. Sales. Terrifiés. Mais debout.
— Lexie, Tiny, préparez-vous. On part aussitôt que l’inspection du Dragon est terminée. Sofia, tu restes ici. Tu surveilles Raj… et si SADIE réapparaît… essaie de lui parler. D’en apprendre plus sur elle. Sur ce qu’elle veut de nous.
Sofia grimace, évite nos regards.
— Lui parler… ouais. Je vais surtout essayer de ne pas faire dans mon froc.
Puis, plus bas, presque inaudible:
— Encore une fois.
Je jette un dernier coup d’œil vers l’écran noir du terminal, comme si j’allais y voir un reflet. Une présence. Une lueur bleue.
— Allons voir qui tente de nous contacter.
Et ce qu’ils font ici.


